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vendredi 2 mai 2025

L'appel de Cthulhu

Genus Loci 2

Episode précédent : Genus Loci 1

Scène 5 - Au sein de l’institution

Lundi 6 décembre — Intérieur de l’hôpital psychiatrique de Danvers

Dès qu’ils franchirent les lourdes portes, Charlotte Bouchard et Frère O’Malley furent frappés par un étrange contraste. Le vaste hall de l’hôpital était éclairé chaleureusement, du moins en apparence. Un grand sapin de Noël trônait dans un angle, décoré avec soin : boules rouges, guirlandes scintillantes, petites figurines en bois peint. Il était même surmonté d’une étoile dorée qui clignotait doucement. À quelques mètres de là, un piano droit, d’un noir brillant, attendait son pianiste près d’un fauteuil capitonné.

Mais l’ensemble ne rassurait pas. Tout sonnait faux.

Le parquet, trop propre, résonnait creux sous leurs pas. Le sapin sentait plus le plastique que la forêt, et ses lumières semblaient trop vives, comme si elles tentaient désespérément de chasser quelque chose. Le piano évoquait non pas un instrument de musique, mais un objet de cinéma, comme mis là pour une mise en scène.

« On dirait qu’ils fêtent Noël aussi… » souffla Charlotte, sans masquer son malaise.

Le sentiment d’être observés persistait. Pas par les caméras de sécurité — il n’y en avait pas — mais par le bâtiment lui-même. Chaque fenêtre grillagée évoquait un œil sans paupière, chaque lampe suspendue semblait vibrer comme une pupille dilatée. Les décorations de fête, loin d’apporter du réconfort, accentuaient cette sensation : le masque souriant d’un monstre.

L'infirmière postée à l'accueil n'est guère avenante.

Derrière le comptoir d’accueil, une infirmière en uniforme blanc les observait déjà, les lèvres pincées, l’attitude hostile. Lorsqu’elle se leva, Charlotte vit immédiatement la mutilation : la moitié de l’oreille gauche arrachée, comme si une mâchoire humaine ou animale s’y était attaquée avec une rage primitive. L’infirmière, impassible, ne tenta pas de le dissimuler. Elle demanda simplement, d’un ton sec :

« Nom de la patiente ? »
« Nadia Belluni. Nous venons la voir. »

Un silence. Un battement de cils. Puis elle hocha la tête, griffonna quelques mots sur un registre, et annonça :

« Le docteur Berger va vous recevoir. »

Elle se détourna aussitôt, les menant vers une aile latérale par un couloir où la lumière se faisait plus blafarde, plus clinique. Le sapin clignota une dernière fois derrière eux, comme pour les avaler du regard.

***

Scène 6 - Possession

Lundi 6 décembre — parc de l’hôpital

Alors que Charlotte et Frère O’Malley disparaissaient dans l’immense bâtiment de l’hôpital, Nora s’ébroua un instant, comme si l’air lui paraissait plus froid que quelques secondes plus tôt. Elle se retourna vers Alessandro et Emma, déjà en route vers le petit lac gelé et l’amphithéâtre adjacent. Ils semblaient attirés par quelque chose.

À peine avait elle fait trois pas qu’une force invisible la projeta violemment au sol. La neige amortit sa chute, mais la douleur fut bien réelle. Surprise, elle se redressa précipitamment, son manteau parsemé de givre. Elle balaya du regard l’espace derrière elle. Rien.

Personne, si ce n’est le mécanicien de tout à l’heure, toujours absorbé par l’ambulance, sans même avoir levé les yeux. Nora fronça les sourcils, frissonna malgré elle, puis se hâta vers ses compagnons.

Alessandro s’était assis nonchalamment sur un des gradins en pierre de l’amphithéâtre, allumant une cigarette, toujours en surveillance. Face à lui, Emma, debout au bord du lac, faisait lentement osciller un petit pendule en argent, le regard plongé dans les eaux d’un bleu gris métallique. Une brise glacée effleura les pins noirs qui bordaient la rive: un bruissement sinistre.

Alessandro s’interrogea un instant : d’où diable sortait-elle tous ces trucs ?

C’est à ce moment précis qu’une bourrasque violente se leva, soulevant la neige dans un tourbillon hurlant. La surface du lac, lisse comme un miroir jusqu’alors, ondula étrangement, comme si quelque chose, en dessous, avait bougé.

Emma chuta, d’abord à genoux, puis à quatre pattes, les doigts crispés dans la neige. Son pendule roula au sol, oublié. Alessandro, alerté, écrasa son mégot et se leva d’un bond. Il courut vers elle, Nora surgissant à sa suite, le visage fermé d’inquiétude. À mi-chemin, il vit l’impensable.

La peau d’Emma se fendait en lignes violettes, comme si des coutures invisibles craquaient de l’intérieur. Son bras gauche se tordit à l’envers, grotesque, désarticulé. Sa bouche s’ouvrit démesurément, et sa mâchoire se désarticulant comme celle d’un serpent. De sa gorge jaillit un grognement infâme, à mi-chemin entre le râle d’un noyé et le ricanement d’un dément.

Alessandro porta la main à son arme, mais resta figé, fasciné et terrifié à la fois. Emma, désormais méconnaissable, progressait à quatre pattes par saccades, comme tirée vers le lac par des fils invisibles. Puis elle parla, ou plutôt vomit des mots :

« Ils… m’ont… mâchée… »

Elle crache un liquide sombre et croupi :

« Vous sentez ? L’eau… dans les poumons… et leurs dents… »

Elle rit, un son affreux :

« Mais vous… vous allez nager avec moi. Là où Il attend. »

Elle pointe le lac d’un doigt aux articulations renversées. Alessandro bondit, l’attrapant par les épaules pour tenter de la plaquer au sol, luttant contre une force surnaturelle. À sa vive surprise, c’est elle qui le tirait vers l’eau, avec une force inhumaine.

Nora hésita, pétrifiée, puis se ressaisit, se jeta à son tour sur Emma. À deux, ils parvinrent à la retenir, à la détourner de la rive. La créature en elle se débattait avec une rage insensée, comme possédée par la volonté de quelque chose d’attentif… d’affamé.

Son visage se tordit dans un angle impossible, les yeux révulsés. Elle vomit une bile noire, mêlée de cheveux poisseux, et cracha une dent humaine, ensanglantée, en plein visage d’Alessandro. Ce fut la goutte de trop. Le soldat leva le poing et l’abattit violemment sur la tempe d’Emma, dans un cri de désespoir, non pour lui faire mal, mais pour l’arracher à ce qu’elle devenait.

Elle s’effondra, inconsciente.

Mais au moment même où elle sombrait, une décharge psychique d’une violence inouïe explosa dans l’air, projetant Nora et Alessandro à plusieurs mètres, comme balayés par une onde de choc invisible.

Puis… Le silence.

Un silence terrible, pesant. Seul le souffle du vent et le craquement de la glace en bordure du lac troublaient la scène. Ce fut alors que retentirent des sifflets stridents, perçant l’air gelé. Des gardiens arrivaient en courant, attirés par l’agitation.

***

Scène 7 - Entretien avec le docteur Berger

Lundi 6 décembre — Bureau du Dr. Berger

L’infirmière guida les Charlotte et Frère O’Malley jusqu’à la porte d’un grand bureau. Elle y toqua sèchement, et une voix forte, empreinte d’autorité, les invita à entrer.

Le Dr James Berger était un homme austère, au visage fermé, approchant la cinquantaine. Il portait une blouse blanche parfaitement repassée et tenait un porte-bloc contre sa hanche. Son bureau était spacieux, orné de nombreux diplômes encadrés, de placards débordant de dossiers et d’un tableau particulièrement dérangeant représentant saint Georges face au dragon. Mais dans cette version, c’était le dragon qui mutilait le saint, dont le cheval, éventré, gisait dans un coin de la toile. Le style flamand donnait à l’ensemble un aspect répugnant. 

Sur le mur opposé, on distinguait une photographie de presse encadrée : un Dr Berger plus jeune y serrait la main d’un homme plus âgé, souriant, portant des lunettes rondes, devant le bâtiment administratif de l’hôpital. En légende, on lisait : « Le Dr James Berger prend la suite du Dr William Shine à la tête de l’hôpital psychiatrique de Danvers. »

Lorsque Charlotte et Frère O’Malley évoquèrent Nadia Belluni, le directeur leur répondit d’un ton calme, presque paternel, ponctué de pauses mesurées et de détails techniques destinés à légitimer son discours.

« Mademoiselle Belluni présente un trouble dissociatif avec épisodes psychotiques. Un cas, disons… complexe. Elle s’est d’abord plainte d’insomnies, mais ses hallucinations ont rapidement pris le dessus.»

Il soupira avec affectation.

« Elle évoque des choses qui la suivent, qui lui parlent la nuit. Un tableau classique de psychose crépusculaire. »

Lorsque le prêtre lui demanda quels étaient précisément les symptômes, Berger feuilleta un dossier épais, griffonné en marge.

« Elle alterne des phases de lucidité – mais trompeuse – avec des accès de violence extrême. La semaine dernière, elle a arraché un lavabo en hurlant que des tentacules sortaient des murs. »

Il sortit alors quelques photos où l’on distinguait des dégâts impressionnants.

« Voyez ces blessures à ses poignets… auto-infligées, dit-elle, pour échapper à ses démons. »




Charlotte, visiblement troublée, rappela au médecin que Nadia était venue ici de son plein gré, et qu’elle souhaitait désormais sortir. Le directeur secoua doucement la tête.

« Hélas, son consentement initial a été invalidé par son état. »

Il ouvrit un code fédéral de santé publique à une page marquée.

« L’article L.3212-1 prévoit qu’un patient peut être retenu s’il représente un danger pour lui-même ou autrui. Hier, elle a tenté de poignarder un infirmier… Voulez-vous vraiment qu’elle sorte dans cet état ?»

Frère O’Malley insista sur le changement de ton entre les deux lettres reçues. Le médecin esquissa un sourire fatigué.

« La première a été écrite en plein délire paranoïde. La seconde, dictée à l’un de nos internes, reflète mieux son état stabilisé. » Il baissa légèrement les yeux. « Les malades mentaux rejettent parfois leurs proches. Ce n’est pas leur cœur qui parle… c’est la maladie. »

Charlotte, de plus en plus tendue, demanda sur quels droits exacts reposait cette rétention. Berger sortit alors un formulaire officiel.

« Une ordonnance de justice à la demande du médecin traitant, signée de ma main. Tout est en règle. »

Il se redressa lentement.

« Et si vous persistez dans vos insinuations, je me verrai contraint de signaler votre comportement au procureur. La justice comprend nos méthodes. »

Alors que le ton montait, Charlotte demanda, la voix serrée, s’il était au moins possible de la voir. Berger se tressaillit légèrement, croisa les bras, puis acquiesça.

« Je vous autorise un bref entretien, à condition qu’il se fasse sous escorte. Deux aides-soignants vont vous accompagner jusqu’à sa cellule. »

***

Scène 8 - Visite de Nadia

Lundi 6 décembre — Aile J de l’hôpital

Comme convenu deux aides-soignants revêches et peu bavards ouvrirent la marche, escortant Charlotte et Frère O’Malley à travers les couloirs sinueux du complexe. Ce dernier avait le sentiment que les deux hommes prenaient des chemins détournés afin de les empêcher de se souvenir du trajet. Ils traversèrent ainsi plusieurs services, chacun plus sombre que le précédent. À mesure qu’ils progressaient, la tension monta d’un cran. La lumière des néons bourdonnait faiblement, projetant une clarté pâle sur des murs où la peinture s’écaillait par plaques. Les patients, d’abord apathiques ou somnolents, semblaient devenir de plus en plus agités, leurs visages creusés par l’angoisse, leurs gestes brusques et erratiques.

Lorsqu’ils atteignirent enfin l’aile J, l’atmosphère se fit suffocante. Un brouhaha continu y régnait : des hurlements rauques, des sanglots secs, des éclats de rire incohérents résonnaient régulièrement, martelant les nerfs des deux visiteurs. L’odeur d’antiseptique saturait l’air, mais peinait à couvrir une puanteur plus organique, plus crue : urine, excréments, sueur acide, et quelque chose d’indéfinissable, de corrompu. Si la souffrance et le désespoir avaient une odeur, Charlotte était certaine que ce serait celle-là.


Ce qui frappa Charlotte, ce fut les mutilations des internés. Des doigts manquants. Des mains atrophiées. Parfois, des membres entiers absents, remplacés par des moignons bandés. La peau de nombreux pensionnaires portait les stigmates de blessures profondes : cicatrices ouvertes, balafres fraîches, chairs tuméfiées.

Frère O’Malley, observateur et silencieux, ne manqua pas de remarquer que ces marques n’étaient pas l’apanage des seuls patients. Les membres du personnel, eux aussi, semblaient porteurs de blessures étranges : une cicatrice ancienne dissimulée sous un col, un pansement mal fixé à la base du cou, des doigts raides comme si brisés puis mal ressoudés. Ces traces, mal dissimulées, formaient une toile de fond insidieuse.

Lorsque Charlotte s’approcha d’un patient resté immobile, elle crut d’abord qu’il dormait debout. Il portait une blouse d’hôpital bien trop grande, et ses yeux, d’un vide insondable, ne semblaient fixer aucun point précis. Pourtant, au moment où elle passait à sa hauteur, il tourna la tête vers elle et murmura d’une voix à peine audible:

« Je suis parti d’ici il y a trente ans… alors pourquoi suis-je encore là ? »

Elle s’arrêta net, le souffle coupé. Frère O’Malley s’interrompit à son tour. Mais déjà, l’homme n’était plus là. Plus une trace, ni sur les murs, ni au sol. L’espace où il se tenait quelques secondes plus tôt n’abritait qu’un mur froid et vide. Les aides-soignants, eux, poursuivirent leur marche sans un mot, comme s’ils n’avaient rien vu. Comme si cela arrivait… souvent. Charlotte échangea un regard inquiet avec le prêtre. L’aile J n’était pas seulement un lieu de souffrance ; elle était saturée de quelque chose de plus sombre, de plus ancien… Une folie rampante, comme l'écho d'un mal ancien.

Enfin, leurs guides s’arrêtèrent devant une lourde porte en métal percé d’un hublot à la vitre épaisse à sur laquelle ils donnèrent un coup de matraque qui résonna lugubrement. Un visage déformé par le verre apparut et un loquet joua. La porte s’ouvrit sur un vaste espace : le quartier des patients si dangereux qu’ils étaient mis à l’isolement.



A suivre …

lundi 28 avril 2025

L'appel de Cthulhu

Genius Loci

Prologue : sous la neige, les murmures

Arkham, Massachusetts —  1 Décembre 1927

La neige avait recouvert la ville d’un linceul silencieux.

Dans les rues désertées d’Arkham, seuls les grincements des arbres nus et les pas feutrés des rares passants osaient troubler la blancheur glacée. Charlotte Bouchard, emmitouflée dans un manteau de laine sombre, observait les flocons tomber avec une inquiétude contenue. De retour depuis peu d’une enquête éprouvante en Floride, elle espérait retrouver la quiétude de sa demeure, perchée sur les hauteurs gelées de Miskatonic Hill.

Mais le destin en avait décidé autrement.

Quelques jours après son retour, une lettre était arrivée, expédiée depuis Danvers. Froissée, mal fermée, griffonnée au crayon sur un papier à lettre banal — un message de détresse signé de la main tremblante de Nadia Belluni, son amie de toujours, célèbre romancière dont le dernier roman lui avait assuré un train de vie confortable. Mais une enquête sur l'histoire passé de la ville de Providence avait eu raison de son état mental.

« Danvers, le 26 novembre 1926
Ma chère Charlotte,
Tout recommence. Les visions, les murmures, l’ombre dans les couloirs… J’ai cru que ce serait un refuge, mais j’ai eu tort. Ils m’observent, ils lisent nos lettres, ils écoutent derrière les portes. Je ne peux plus dormir. Je ne peux plus penser. Cet endroit est mauvais. Quelque chose rôde ici, sous la pierre, derrière les murs. Et moi… je suis piégée.
Lorsque les phénomènes stellaires ont frappé cet été, tout m’est revenu avec une clarté effroyable. J’ai cru que la folie me reprenait, alors je suis venue ici, à l’Hôpital Psychiatrique de Danvers, pensant y trouver l’aide dont j’avais besoin. Mais j’ai commis une erreur terrible. Ils ne veulent pas me laisser partir. Je ne sais pas pourquoi, mais je suis surveillée, épiée. Ce n’est pas un asile, c’est une prison.
J’ai dû supplier, ruser, pour faire passer cette lettre en secret. Ici, ils censurent tout. Je t’en prie, viens me chercher, avant qu’il ne soit trop tard. Mais surtout… ne viens pas seule. Ce serait une erreur fatale.
Que Dieu te protège, Nadia Belluni »

Le lendemain, un deuxième courrier. Impeccable, froid. Papier à en-tête de l’hôpital psychiatrique de Danvers. Texte dactylographié. Nadia y démentait tout ce qu’elle avait précédemment écrit. Elle affirmait aller bien. « Crise passagère », disait-elle. « Ne vous dérangez pas. »

Charlotte Bouchard
Mais Charlotte connaissait cette femme. Elle savait qu’elle ne tapait jamais ses lettres — par superstition ou par orgueil littéraire, elle écrivait toujours à la main, ou dictait à une dactylo. Ce changement de ton, de forme, et surtout l’absence de chaleur dans les mots, sonnait comme un avertissement déguisé.

Quelque chose se tramait à Danvers. Et Charlotte ne pouvait l’ignorer. Elle écrivit alors plusieurs lettres, chacune soigneusement rédigée à la lueur d’une lampe à huile, les mains tremblant autant de froid que d’angoisse. Il faisait toujours froid chez elle.

L’une fut envoyée à Nora Russo, détective privée à la réputation solide et au flair affûté, rencontrée quelques semaines plus tôt lors de l'affaire Hargroove.
Une autre prit la direction de Little Italie, à Alessandro Pietro, ancien soldat italien, vétéran désabusé mais loyal, croisé dans une situation qui avait failli coûter la vie à tous deux.
Une troisième, enfin, fut adressée à Frère Luke O'Malley, prêtre catholique irlandais, connu pour ses prêches contre le Mal et ses incursions audacieuses dans des domaines que même le Vatican ignorerait peut être.

La réponse de Frère O'Malley arriva quelques jours plus tard. L’écriture, ferme et inclinée, portait la détermination du vieil homme :

«New York, 4 décembre 1926 
Charlotte,
J’ai bien reçu votre lettre, cela m’a fait plaisir de recevoir de vos nouvelles, même si la presse vous avait un peu devancée. Je ne savais pas que Nadia était encore hospitalisée, j’espère que son état s’améliore. Après nos découvertes, j’ai du prendre du repos…
Le dispensaire me prend à présent beaucoup de temps, cependant dès que j’ai reçu le courrier je me suis organisé, bien sûr, pour venir vous aider. Je prendrai la route pour arriver chez vous dimanche en fin de journée, je dois juste m’enquérir d’une orpheline dont je vais avoir momentanément la charge. Nora Je ferai volontiers la connaissance de vos amis Nora et et Alessandro que je n’ai pas le plaisir de connaître.
Vu le ton de votre courrier, je vous recommande la prudence.
Je ne sais ce qui se présentera mais que Dieu vous garde. »

Ainsi allait entrer en scène Emma Clarence, artiste au regard trop lointain, aux mains tachées de peinture et d’encres noires, et à l’âme constamment tiraillée entre les mondes.

La neige continuait de tomber. Et quelque part, à l’est, l’hôpital de Danvers levait ses tours comme les doigts crochus d’un titan endormi.

Introduction

5 décembre 1927 – Demeure de Charlotte Bouchard, Arkham

Le froid mordait l’air du matin lorsqu’on entendit le crissement des pneus sur la neige gelée. Deux Ford-T, noires et râpeuses, remontèrent lentement l’allée du jardin endormi de Charlotte Bouchard. Sous les branches nues des érables givrés, les moteurs toussèrent avant de s’éteindre dans un soupir mécanique.

De la première descendit Frère Luke O’Malley, silhouette austère dans son costume noir impeccablement repassé, le col blanc de prêtre saillant. À ses côtés, une jeune femme au regard absent, presque égaré, observait les flocons tomber avec une fascination enfantine. Emma Clarence n’avait pas dit un mot depuis Boston.

De la seconde voiture surgit une tornade de lucidité glaciale : Nora Russo, trench coat gris, foulard épais, regard aiguisé comme une lame. Elle jeta un coup d’œil autour d’elle, comme si chaque recoin du jardin pouvait cacher un espion ou un mauvais présage.

Alessandro, vétéran de l'armée italienne
Une heure plus tard, le vrombissement d’un autocar venant de la gare fit lever quelques sourcils. Alessandro Pietro en descendit, drapé dans un long manteau sombre, usé par le temps, qui dissimulait à peine la teinte sable de sa vieille veste de soldat. Un long sac de cuir pendait à son épaule — lourd et rigide, il trahissait un contenu autrement plus inquiétant que des vêtements. Le fusil acheté à Tampa, sans doute.

Charlotte les accueillit avec un sourire sincère, mais un rien crispé. Elle savait à quoi elle les exposait — et qu’ils s’en souviendraient, pour le meilleur ou pour le pire.

Dans le salon chaleureux, la cheminée craquait doucement, faisant danser les ombres sur les murs tapissés d’ouvrages anciens. Les retrouvailles furent brèves, efficaces. On se serra la main, on échangea des regards lourds de sous-entendus. Emma s’était déjà éclipsée, furetant dans les pièces sans gêne, ouvrant tiroirs et vitrines, s’arrêtant sur une statuette précolombienne qu’elle fit sonner comme un jouet : un sifflet de la mort maya, que Charlotte récupéra sèchement avec un regard noir.

Mais l’attention se porta bien vite sur une feuille de journal laissée sur le guéridon du vestibule. La une de l’Arkham Journal, datée de quelques jours plus tôt, titrait :

"Un Trésor d’occultisme acquis par la bibliothèque d’Arkham"

Aucun mot sur Russo. Aucune mention de Pietro. Juste Charlotte, triomphante.
« Tiens donc, » lança Nora en haussant un sourcil. « L’héroïne fait sa pub ? »
« On dirait que certains aiment se faire oublier, et d’autres... briller, » grogna Alessandro en déposant son sac contre le mur.

Le repas qui suivit, fut savoureux Ce fut dans le salon, autour de quelques verres de cognac, que Charlotte partagea les lettres. L’authentique — griffonnée au crayon par Nadia Belluni, et la dactylographiée, glaciale et étrange. Les visages s’assombrirent.

Frère O’Malley murmura une prière pour l’âme perdue de Nadia. Il y voyait là un devoir de foi, une croisade contre l’obscur. Nora, quant à elle, reconnut entre les lignes certaines phrases évoquant un événement survenu à Wexton, quelques mois plus tôt. Alessandro, en silence, posa une main sur son sac. Il n’avait rien à dire — mais il venait. C’était suffisant. Emma, pendant ce temps, dessinait distraitement un visage sans yeux évoquant le sifflet maya.

Le départ fut fixé au lendemain matin, à l’aube. La route vers Danvers, deux heures à l’est, serait difficile sous la neige — mais probablement moins que ce qui les attendait derrière les murs de l’hôpital.

***

Scène 1 - Nuit agitée à Arkham

Nuit du 5 au 6 décembre — Demeure de Charlotte Bouchard, Arkham

La neige avait cessé de tomber sur Arkham, mais les bruits de la ville restaient étouffés sous son manteau pesant.. En fin de soirée, Charlotte proposa à chacun de passer la nuit chez elle, afin de partir tôt vers Danvers le lendemain. Elle avait prévu les choses avec méthode : Emma Clarence s’installa dans l’ancienne chambre de sa cousine, remplie de livres d’anthropologie et de croquis poussiéreux, tandis que Nora Russo prit ses quartiers dans la pièce attenante, minimaliste et froide mais confortable.

Frère O’Malley et Alessandro Pietro, quant à eux, installèrent leurs couvertures dans le salon, près de la cheminée dont les braises rougeoyaient encore. À mesure que les rires s’éteignaient et que le sommeil gagnait les plus terre-à-terre, le silence de la maison reprit ses droits.

Mais dans l’ombre, quelque chose d’autre veillait.

Tandis que la maisonnée glissait dans le repos, Frère O’Malley restait éveillé, assis en tailleur devant le feu mourant. Dès son arrivée, un malaise diffus l’avait oppressé — une impression de présence, une sensation de froid et d'ancienneté. Il ne pouvait l’ignorer.

Frère Luke O'Malley
À voix basse, il entama alors une cérémonie de purification, prières latines et versets murmurés, encens allumé à l’abri des regards. Il tenait dans la main une petite croix d’argent ternie, qu’il avait portée au front de possédés, naguère.

Mais ce qui se manifesta ne venait pas du Ciel.

Un frisson glacé traversa soudain la pièce. Les murs semblèrent se contracter. Les ombres ondulèrent comme prises dans un courant invisible. Puis, avec un fracas soudain, deux vitres du rez-de-chaussée explosèrent comme si une force invisible les avait percutées de l’extérieur. Le vent s’engouffra avec un hurlement, balayant les papiers et faisant claquer les portes.

La lumière sauta.

Les cris fusèrent à l’étage. Nora bondit hors de sa chambre, revolver à la main. Alessandro attrapa son sac d’un geste vif. Charlotte, haletante, descendit les escaliers avec une lampe-tempête. Emma… était introuvable.

La confusion régna quelques minutes.

Puis on retrouva Emma Clarence dans le cabinet de travail de Charlotte, les doigts noirs d’encre, fouillant les tiroirs, contemplant une statuette olmèque avec une fascination inquiétante.

« Tu n’as pas à fouiller chez moi, Emma. » grogna Charlotte.

Frère O’Malley, toujours assis, les yeux mi-clos, murmura :

« Il y a… quelque chose ici. Une empreinte ancienne. Quelque chose a marqué ces lieux. Je n’ai pas voulu déranger, seulement purifier. Mais… elle m’a vu. »

Charlotte éclata. Les nerfs à vif, elle accusa le prêtre d’avoir provoqué cet événement, d’avoir osé pratiquer un rituel occulte sans son autorisation. Les éclats de voix résonnèrent dans le hall. Alessandro et Nora restèrent en retrait, visiblement mal à l’aise. Ils n’avaient jamais vu Charlotte perdre ainsi son sang-froid. Finalement, Frère O’Malley, toujours calme malgré la tension, posa une main sur l’épaule d’Emma.
« Nous allons passer la nuit à l’hôtel. Nous reviendrons à l’aube pour le départ. Mais je ne saurais ignorer ce que j’ai ressenti ici… Il y a une mémoire ancienne, Charlotte. Quelque chose sommeille entre ces murs. »

La porte se referma doucement derrière eux. Charlotte, restée seule dans son salon glacé, le regard rivé sur les vitres brisées, sentit un doute s’insinuer : et si son amie Nadia n’était pas la seule à entendre des murmures ? Son œil gauche vira au bleu glacial un court instant.

***

Scène 2 - Vers Danvers

Lundi 6 décembre 1927 — Arkham, puis Danvers

Le soleil d’hiver baignait les toits d’Arkham d’une lumière pâle et glaciale lorsque Frère O’Malley et Emma Clarence se présentèrent à la demeure de Charlotte Bouchard. Le souvenir des vitres brisées et des tensions de la veille n’avait pas quitté les esprits — et bien que les salutations soient polies, l’air était lourd de non-dits.

Alessandro, silencieux et efficace, passait les premières heures du jour à barricader les fenêtres endommagées avec des planches tirées de la remise du jardin. Le marteau frappait le bois avec régularité, rythmé par le vent sec venu du nord.

Ce n’est qu’à dix heures passées que les deux Ford-T prirent la route de Danvers, engoncées dans la vapeur blanche des moteurs, les pneus crissant sur la neige gelée. En tête du convoi, Charlotte chevauchait sa moto Indian Scout, sa silhouette profilée découpant la route comme une lame dans la brume. Sa chevelure châtain clair disparaissait sous un casque de cuir sombre, les yeux dissimulés derrière des lunettes teintées.



La route, quoique enneigée sur les bas-côtés, était dégagée, et la petite caravane mécanique atteignit Danvers peu avant midi.  Après quelques hésitations, ils garèrent les véhicules près d’un dîner local, une bâtisse en briques rouges surmontée d’une enseigne de tôle : "Clarke’s Diner — Established 1911"

À l’intérieur, la chaleur fut la bienvenue. Ils s’attablèrent dans un coin tranquille et savourèrent un repas simple mais réconfortant : soupe de palourdes crémeuse, servie avec des crackers, filet de poisson frit, croustillant et délicat, une généreuse tarte aux pommes, encore tiède, et un café noir pour sceller le tout.

La conversation resta prudente d’abord, mais les visages s’apaisèrent peu à peu. Emma semblait calme — trop calme, peut-être — et se contenta de siroter son café en fixant l’horloge du mur. Nora, toujours pragmatique, finit par proposer :

« L’hôtel en face ferait l’affaire. Autant poser nos affaires. Si on doit rester plus longtemps ici, autant ne pas dormir dans les bagnoles. »

L’établissement en question, de l’autre côté de la rue, arborait une façade vieillissante mais digne : The Hawthorne Inn

Un nom classique pour un hôtel typique de Nouvelle-Angleterre, avec ses boiseries sombres, ses tapis élimés et son comptoir en chêne. Après avoir réservé trois chambres, le groupe monta déposer ses affaires. Chacun prit un moment pour se détendre, changer de chaussures, charger une arme discrètement.

Au rez-de-chaussée, le réceptionniste — un homme d’une cinquantaine d’années au regard un peu vague — leur indiqua, à leur demande, la route menant à l’hôpital psychiatrique :

« Vous prenez la route de la vieille scierie, puis vous suivez les panneaux et passer le vieux pont. Ça grimpe un peu, et c’est pas bien déneigé là-haut. L’hôpital se trouve à une heure d’ici, peut-être un peu moins si vous êtes chanceux. Mais vous devriez partir avant que le jour tombe. Là-bas… c’est pas l’endroit où on aime se promener la nuit. »

Son regard se fit plus fuyant. Il ajouta, comme pour lui-même :

« On dit que les hurlements se sont arrêtés y a quelques années. C’est encore pire depuis. »


***

Scène 3 - Le pont

Lundi 6 décembre — En route vers l’Hôpital de Danvers

Le soleil avait entamé sa lente descente vers l’horizon lorsque les véhicules reprirent la route, quittant Danvers pour les hauteurs où se dressait, solitaire, le Danvers State Hospital. 

La lumière devenait rasante, presque dorée, traçant de longues ombres sur la route étroite bordée de pins noirs. Le silence se fit plus profond à mesure qu’ils s’éloignaient des dernières maisons, remplacé par le crissement des pneus sur le givre et le gémissement occasionnel du moteur.


C’est alors qu’ils atteignirent le pont de pierre — un vieux passage moussu qui enjambait un ruisseau de taille respectable à demi gelé. Charlotte, en tête sur sa moto, le franchit rapidement sans s’attarder. Mais à bord de la première Ford, Frère O’Malley ralentit à la demande d’Emma, qui fixait un point dans la neige, les yeux écarquillés :

« Là… rouge. Juste là… »

Alessandro, dans la seconde voiture, avait déjà vu ce que désignait Emma. Il demanda à Nora de s’arrêter. Tous descendirent, attentifs, un frisson dans le dos. Sur la rive droite du pont, à moitié recouvert par la neige, un morceau de bandage rouge sombre garnissait un buisson mort. Le tissu semblait ancien, taché de sang encore brunâtre. À côté, posée contre un rocher moussu, une pierre ronde portait une inscription gravée maladroitement, presque au couteau :  "Il nous entend."

Le silence alentour se fit lourd. Le vent ne soufflait plus. Les pins, figés dans la lumière dorée, semblaient observer les intrus. La jeune médium restée un peu en retrait, fixait les frondaisons avec intensité. Sa main serrait le petit médaillon égyptien qui ne la quitter jamais. Elle murmura, sans vraiment s’adresser à personne :

« Il n’est pas encore là. Mais il sait. »

Le froid sembla plus mordant soudainement. Puis, sans avertissement, la porte de la Ford de Nora claqua violemment. Tous sursautèrent. Le bruit résonna dans la forêt comme un coup de tonnerre. Il n’y avait pas de vent. Rien qui aurait pu justifier ce mouvement. Frère O’Malley, le visage fermé, ramassa le bandage et le roula dans un mouchoir qu’il glissa dans sa sacoche. Son ton fut sans appel :

« En route. Charlotte a pris de l’avance. Et… ce n’est pas un endroit pour s’attarder. »

Nora, les yeux toujours rivés sur la portière qui venait de se refermer seule, lança à Alessandro :

« Il n’y avait pas un souffle d’air. Comment… ? »

Alessandro, le regard perdu vers la cime des arbres, murmura simplement :

« C’est comme en Floride. Ça recommence. »

Sans un mot de plus, ils regagnèrent les voitures. Le convoi reprit sa lente ascension, laissant derrière lui le pont de pierre, la pierre gravée, et le souvenir pesant d’un avertissement tombé dans l’oubli.

***

Scène 4 - L’Hôpital de Danvers

Lundi 6 décembre — Fin d’après-midi, Hathorne Hill

Les deux Ford-T progressèrent lentement à flanc de colline, les pneus peinant parfois à mordre dans les virages verglacés. La forêt s’éclaircissait peu à peu et, au détour d’un coude, les grilles en fer forgé du Danvers State Hospital apparurent, massives, invitantes comme une gueule de bête.

Devant les grilles, Charlotte attendait, sa moto arrêtée au pied d’un garde aux épaules larges, emmitouflé dans une épaisse veste d’hiver. À la ceinture, une matraque de bois noir pendait, polie par l’usage. Son regard se fit dur et soupçonneux à la vue de la caravane mécanique.

Charlotte descendit de sa moto et alla à la rencontre de ses compagnons, leur relatant brièvement l’échange froid qu’elle venait d’avoir avec le gardien. Frère O’Malley, bandage ensanglanté en poche, s’avança à son tour :

« Nous venons visiter une patiente. Nadia Belluni. »

Après un silence pesant et un regard scrutateur, l’homme finit par ouvrir les grilles à contre-cœur, tournant une lourde clef dans une serrure rouillée. Le grincement métallique résonna dans les arbres nus.

Les véhicules s’engagèrent dans l’enceinte de l’hôpital, roulant lentement à travers le parc enneigé. Puis, la silhouette du bâtiment principal se dévoila peu à peu : un immense édifice gothique, flanqué d’ailes rigides et dominé par une tour centrale, se dressait comme une chauve-souris aux ailes déployées. Le ciel bas, l’épaisseur des murs et la pierre noire tachée par les âges donnaient à l’ensemble un aspect lourd, presque menaçant.

Autour du bâtiment, des constructions secondaires se mêlaient à des bosquets sombres. Les arbres, pour la plupart décharnés, jetaient des ombres griffues sur la neige.

À l’ouest, un vaste bassin ovale occupait le flanc de la colline. Son eau figée, d’un bleu-gris presque métallique, ne reflétait rien d’autre qu’un ciel sans lumière. En contrebas, à l’est, un amphithéâtre moderne, à demi circulaire, s’ouvrait vers l’horizon. L’ensemble paraissait étrangement dissonant, comme si plusieurs époques et volontés s’étaient télescopées.

Sur le parking désert, une ambulance grise était stationnée. Un mécanicien en tenue sombre s'affairait sous le capot, indifférent à l’arrivée des visiteurs.



Les investigateurs se garèrent dans l’espace prévu à cette effet. Leurs bottes craquèrent sur la neige dure. À peine descendue de la voiture, Emma s’éloigna sans un mot, son regard attiré par le lac. Elle marchait avec la lenteur de ceux qui écoutent des voix que d’autres n’entendent pas. Alessandro, en vieux soldat, capta immédiatement l’étrangeté de son comportement. Il la suivit sans poser de question.

Nora Russo, les mains dans les poches de son trench, s’approcha de Charlotte et Frère O’Malley :

« Je vais rester ici. Veiller sur les deux autres. On ne sait jamais. »

Charlotte hocha la tête, reconnaissante, mais déjà tendue. Le regard qu’elle jeta à l’hôpital disait tout : c’est là-dedans que ça commence vraiment.

Les trois échangèrent un dernier regard, puis Charlotte et Frère O’Malley gravirent les marches du perron. Les portes en chêne massif s’ouvrirent lentement dans un gémissement sinistre, engloutissant les deux visiteurs dans l’ombre glaciale du bâtiment.





mercredi 10 juillet 2024

Nouvelle de l'appel de Cthulhu - Aux portes des Ténèbres 01

L'ombre sous la colline

Accroche 

L'archéologue Charlotte Bouchard (Charlotte) de l'université d'Arkham et la célèbre autrice Nadia Belluni (Nadège) viennent à Providence afin de visiter une exposition sur les Amérindiens. Après s'être installées au Biltmore Hôtel, elles rencontrent dans le hall de leur lieu de villégiature la journaliste Olivia Duscamp (Loredane), elle aussi originaire d'Arkham. Ensemble, les trois femmes décident de se rendre à l'exposition.

Postcard - Providence Biltmore Hotel Rhode Island 1925

Providence dans les Années 1920

  • Aperçu Général

Providence, capitale de l'État de Rhode Island, est une ville dynamique et en pleine croissance dans les années 1920. Avec une population de plus de 250 000 habitants, elle est un centre de commerce, d'industrie et de culture en Nouvelle-Angleterre.

  • Histoire et Fondation

Fondée en 1636 par Roger Williams, un dissident religieux puritain, Providence s'est développée comme une ville refuge pour ceux cherchant la liberté religieuse. La ville a une longue histoire coloniale et a joué un rôle important pendant la Révolution américaine.

  • Économie et Industrie

Dans les années 1920, Providence est un centre industriel majeur, notamment pour la bijouterie, la fabrication de machines-outils, et les textiles. La ville est également un important port maritime grâce à sa situation sur la Providence River et la Narragansett Bay.

  • Architecture et Urbanisme

Les joueurs remarqueront un mélange éclectique d'architecture coloniale, victorienne et industrielle. Le centre-ville est en plein essor avec de nouveaux gratte-ciel, tandis que des quartiers résidentiels plus anciens conservent leurs maisons en bois et en briques.

  • Lieux Notables
    • L'Université Brown : Située sur College Hill, cette institution prestigieuse est un centre intellectuel et culturel de la ville.
    • Rhode Island State House : Avec son dôme majestueux, ce bâtiment est un symbole de la puissance et de l'histoire de Rhode Island.
    • Le Biltmore Hotel : Un hôtel de luxe récemment construit, c'est un lieu de rendez-vous pour l'élite de la ville.
    • Waterplace Park : Un quartier commerçant et de loisirs le long de la rivière.


  • Société et Culture

Providence est une mosaïque de cultures et de communautés, avec une forte présence d'immigrants italiens, irlandais, et juifs, parmi d'autres groupes. La prohibition est en vigueur, mais les bars clandestins prospèrent, ajoutant une touche de danger et d'excitation à la vie nocturne.

  • Scène Artistique et Littéraire

Les années 1920 voient un renouveau culturel avec des théâtres, des cinémas, et des clubs de jazz qui fleurissent. Les œuvres de H.P. Lovecraft, natif de Providence, commencent à gagner en popularité, bien que son influence soit encore principalement locale.

  • Environnement Urbain

Les rues sont animées par les tramways, les automobiles et les charrettes à chevaux. Les marchés de plein air, les boutiques spécialisées, et les cafés bordent les artères principales. La criminalité, bien que présente, est surtout le fait de gangs organisés contrôlant la contrebande d'alcool.


***

Le récit

Scène 1 - Mardi 7 juillet 1925 - Providence

L'exposition "Les Gardiens des Terres Ancestrales" se tenait au Musée d'Histoire Naturelle de Providence. Elle offrait une immersion profonde dans les cultures amérindiennes, avec une collection exceptionnelle d'artefacts, de costumes traditionnels, de poteries et de peintures. Les objets cérémoniels, comme les tambours sacrés et les masques rituels, étaient particulièrement fascinants. Une reconstitution d'un village typique avec des tipis, wigwams et longhouses permettait aux visiteurs de visualiser la vie quotidienne des tribus. Les enregistrements de légendes racontées par les aînés des tribus ajoutaient une dimension vivante et émotive à l'exposition.

Alors qu'elles déambulaient dans les salles, Charlotte, Nadia et Olivia croisèrent Josh Winscott (PNJ) une connaissance de Nadia. Josh était accompagné par une splendide jeune femme nommée Tina MacShane (Pauline) et par le Frère Luke O'Malley (Christophe) La conversation s'orienta naturellement vers les Amérindiens et l'histoire de Providence.

"Providence a une histoire si riche et complexe," dit Josh avec enthousiasme. "Saviez-vous que des tunnels ont été construits sous la ville à l'époque de l'esclavage ? Ces passages secrets étaient utilisés afin de faire passer les esclaves au nez et à la barbe des autorités. Eh bien, figurez-vous que j'en ai récemment découvert l'accès ! Ces tunnels n'ont pas été explorés depuis des décennies, peut-être même des siècles. Qui sait ce que nous pourrions y trouver ? Des artefacts oubliés, des inscriptions anciennes… Peut-être même des reliques amérindiennes. J'aimerais beaucoup que vous m'accompagniez pour les explorer. Ce serait une aventure incroyable et une occasion unique de découvrir une part cachée de notre histoire."

Intriguées et excitées par la perspective de cette exploration souterraine, Charlotte, Nadia, Olivia, ainsi que Tina et le Frère Luke, acceptèrent l'invitation de Josh.

Josh expliqua ensuite qu'il venait d'hériter de la maison de sa tante et qu'il ignorait totalement l'existence de ce passage secret. Le Frère O'Malley, qui était le confesseur de la tante de Josh, ajouta qu'elle lui avait confié lors de leurs échanges avoir été troublée par des phénomènes étranges dans la demeure, notamment des bruits inquiétants provenant de la cave. Peut être ce passage était-il à l'origine des bruits.

Ces révélations piquèrent encore plus l'intérêt des jeunes femmes, qui avaient très envie de se lancer dans l'aventure, et en cette fin de soirée elles se rendirent à la demeure de style colonial pour avoir un premier aperçu des tunnels.

Figurines peintes représentant Josh Winscott et ses compagnons investigateurs devant la maison de la tante Winscott, scène inspirée du jeu Cthulhu: Death May Die
Josh Winscott accueillent ses amis dans la demeure de sa regrettée tante.


Guidés par Josh, ils descendirent dans la cave, où une ouverture avait été pratiquée dans le mur. Une fois franchi, ils débouchèrent dans un large couloir bien étayé. D'anciennes appliques en fer forgé, rongées par la rouille, ornaient les murs. Le passage descendait en pente douce, plongeant rapidement dans les ténèbres. L'atmosphère était lourde et silencieuse, emplie de la promesse de mystères anciens attendant d'être découverts.

Frère O'Malley, observant attentivement l'endroit, remarqua l'absence de rigole et de détritus. "Ce n'est clairement pas un vulgaire égout," commenta-t-il. "L'endroit semble avoir été construit avec soin, sans les signes habituels de négligence ou de saleté que l'on trouve dans les systèmes de drainage. Cela corrobore l'idée que ces tunnels étaient destinés à un usage bien plus sombre et secret."

Ces observations accrurent encore plus la curiosité et l'excitation du groupe, renforçant leur détermination à explorer davantage ces passages et à découvrir leurs secrets enfouis, mais pas en tenue de soirée. 

De retour dans la cave, Charlotte recommanda à chacun de se procurer des accessoires adaptés comme des bottes épaisses, une corde, et au moins une lampe-torche. Ignorant ce qui les attendait au sein de ces tunnels mystérieux et ne connaissant pas leur étendue exacte, elle préférait qu'ils se préparassent à toute éventualité. Désinvolte, Tina indiqua que le personnel de l'hôtel serait plus qu'honoré de faire les courses pour elle. Elle s'engagea à fournir le nécessaire pour le lendemain en fin de matinée.

Nadia indiqua qu'il serait plus prudent de se renseigner sur ses tunnels avant de s'y aventurer. Frère Luke confirma que de nombreuses et inquiétantes légendes courraient sur ce type de lieux datant du siècle dernier. 

Josh Winscott était prêt à laisser ses amis décider du moment idéal pour débuter leur expédition. S'ils souhaitaient mener des recherches supplémentaires avant de s'aventurer dans le tunnel, il patienterait volontiers. Cependant il leur demanda de garder le secret sur cette trouvaille…

***

Scène 2 - Mercredi 8 juillet 1925 - Recherches historiques

Charlotte Bouchard, archéologue de renommée, et son amie Nadia Belluni arrivèrent à la bibliothèque John Hay, célèbre pour abriter la précieuse collection de livres de l'Université Brown. Leur mission : découvrir des informations sur les mystérieux événements et les secrets enfouis de Providence.

Recherche en Bibliothèque

Charlotte et Nadia passèrent plusieurs heures plongées dans les archives poussiéreuses et les livres anciens. Après des recherches méticuleuses, elles tombèrent sur un exemplaire jauni du Providence Journal, daté du 5 juin 1925. L'article, intitulé "Les Souvenirs Cachés de l'Esclavage à Providence," détaillait des récits historiques peu connus sur l'esclavage à Providence, mentionnant des tunnels secrets utilisés pour le commerce des esclaves et des lieux de réunions clandestines. Des témoignages évoquaient également des rituels occultes pratiqués par des groupes dissidents, ajoutant une couche de mystère et de sombre héritage à l'histoire de la ville.

Carte postale ancienne représentant la John Hay Memorial Library de l’Université Brown à Providence, Rhode Island, vers 1920
Providence, Rhode Island — La John Hay Memorial Library, Université Brown. Carte postale d’époque évoquant l’atmosphère des années 1920, cadre de notre aventure de l’Appel de Cthulhu. 

Poursuivant leurs recherches, elles découvrirent également un extrait de la thèse de M. Jonathan Weathers, Professeur d'Histoire à l'Université Brown, intitulée "Cimetières Anciens de Providence : Reflets d'un Passé Oublié." La thèse explorait les cimetières historiques de Providence, révélant des informations surprenantes sur les rituels funéraires et les croyances occultes des premiers habitants de la ville. Les cimetières, loin d'être de simples lieux de repos, semblaient être des lieux troublés, marqués par des légendes et des histoires de revenants.

Une du journal fictif de Providence retraçant les sombres événements du XVIIIᵉ siècle, création originale servant d’aide de jeu pour L’Appel de Cthulhu
Avec ces découvertes, les jeunes femmes commencèrent à entrevoir les liens sombres et complexes entre l'histoire de Providence, les tunnels cachés, et les rituels occultes qui continuaient de hanter la ville. Leur quête pour comprendre ces phénomènes étranges les menait de plus en plus profondément dans les ténèbres de l'histoire et des légendes de Providence, une ville où les secrets du passé ne restent jamais enfouis bien longtemps.

Pendant ce temps, Frère O'Malley, déterminé à percer lui-aussi les mystères entourant la ville, se rendit à l'Église Saint-Michel située au 251 Oxford Street.


À l'Église Saint-Michel

Plongé dans les archives anciennes de son ordre, Frère O'Malley mit la main sur deux documents d'une importance capitale. Le premier était le journal du Lieutenant James Harrington du C.S.S. Providence, datant de 1863. Ce document terrifiant relatait une brume surnaturelle qui enveloppa la baie de Providence, accompagnée d'attaques par des créatures marines mi-humaines, mi-reptiliennes. Ces créatures étaient liées au culte du Grand Ancien Dagon, une divinité marine terrifiante vénérée par les tribus autochtones.

Le second document découvert par Frère O'Malley était le compte rendu du Père Jonathan Harrington, missionnaire à Providence en 1790. Ce compte rendu évoquait des rituels mystérieux et des légendes locales impliquant des divinités serpentines, notamment Yig, vénéré par les indiens Narragansett de la région. Les récits faisaient mention de symboles ésotériques et de pratiques occultes dans les tunnels souterrains de Providence, suggérant une connexion profonde entre les événements historiques et les mystères du Mythe qui hantaient encore la région.

Extrait du journal fictif du Père Jonathan Harrington relatant ses premiers contacts avec les tribus indigènes en 1790, création originale utilisée comme aide de jeu pour L’Appel de Cthulhu
Frère O'Malley sentit un frisson le parcourir. Un de ces mauvais pressentiments qui n'annonçait rien de bon. 


Providence Athenaeum

La veuve MacShane et Olivia se rendirent au Providence Athenaeum, une bibliothèque d'abonnement indépendante située dans le charmant quartier de College Hill. Dès leur entrée, elles constatèrent que, bien que le bâtiment fût ouvert au public, seuls les membres pouvaient consulter les ouvrages de la collection.

Elles furent accueillies par un majordome condescendant, un homme au port hautain et à la moustache impeccablement taillée, qui leur lança un regard désapprobateur, typique de ceux qui, en 1925, sous-estimaient le prétendu "sexe faible". Le majordome, visiblement peu impressionné, commença à leur expliquer les règles d'un ton paternaliste, comme s'il s'adressait à des enfants.

"Mesdames, je crains que seuls les membres puissent consulter notre précieuse collection. Peut-être pourriez-vous revenir avec un… gentleman pour vous assister ?" proposa t-il avec un sourire narquois.

Tina, un sourire prédateur aux lèvres, répondit avec une fermeté polie mais décidée : "Eh bien, nous n'avons pas besoin d'un 'gentleman', mais d'un abonnement. Combien pour l'année ?"

Le majordome, décontenancé, balbutia le montant. Sans hésitation, Tina sortit son porte-monnaie et s'acquitta de l'abonnement annuel pour Olivia et elle-même. Le majordome, visiblement remis à sa place, les guida alors vers la salle de lecture, un peu plus respectueux qu'auparavant.

Une fois les formalités passées, Tina et Olivia commencèrent leurs recherches avec une détermination renouvelée. Les heures passèrent, et elles explorèrent les rayonnages poussiéreux, feuilletant d'anciens manuscrits et des thèses académiques. Finalement, leur persévérance fut récompensée lorsqu'elles découvrirent deux textes fort à propos.

Le premier était un extrait de la thèse de Dr. Abigail Stone, Professeure d'Anthropologieà l'Université Brown. Les anciens peuples indigènes de la région de Rhode Island, notamment les Narragansetts, avaient une riche tradition spirituelle et rituelle, souvent incomprise ou méconnue des colons européens. Leurs pratiques, profondément enracinées dans leur relation avec la nature, comportaient des éléments que certains qualifieraient aujourd'hui d'occultes.

Les Narragansetts croyaient en une multitude d'esprits, tant bénéfiques que malveillants, qui habitaient les forêts, les rivières et les montagnes. Les chamanes, ou powwows, jouaient un rôle central dans la médiation avec ces esprits. Ils pratiquaient des rituels complexes incluant des chants, des danses et des offrandes pour apaiser les esprits et garantir la prospérité de la tribu.

Parmi les rituels les plus intrigants, se trouvaient les cérémonies nocturnes dans les bois sacrés, où les powwows invoquaient des esprits protecteurs pour éloigner les maladies et les mauvais sorts. Des cercles de pierres et des totems étaient souvent érigés en des lieux jugés particulièrement puissants, créant des sanctuaires mystiques imprégnés d'une énergie palpable pour les observateurs extérieurs.

Les récits de colons mentionnaient également des rituels de purification par le feu et l'eau, visant à nettoyer l'âme et le corps des influences négatives. Ces cérémonies, souvent tenues en secret, avaient été décrites avec un mélange de fascination et de crainte par les premiers Européens, qui voyaient en elles des pratiques païennes incompréhensibles.

La chance et leurs connaissances permirent ensuite à Tina et Olivia de mettre la main sur une véritable pépite dans les archives coloniales : une lettre rédigée par Jacob Bishop en 1811. Leur excitation était palpable alors qu'elles commençaient à déchiffrer le contenu jauni par le temps.

La lettre, adressée à un certain Phillip, relatait les dernières confessions d'Elijah Winscott, un homme tourmenté par des souvenirs sombres. Winscott, autrefois impliqué dans le négoce d'esclaves, avait raconté à Jacob comment, quinze ans auparavant, il avait creusé un tunnel sous sa maison pour faire passer des esclaves de la rivière à la ville, contournant ainsi les lois restrictives de l'époque.

Cependant, l'opération avait tourné au cauchemar. Winscott et ses hommes avaient découvert dans le tunnel les corps déchiquetés et les membres éparpillés des hommes blancs et noirs participant au premier voyage entre les quais et les entrepôts. Il était noté qu'il n'y avait aucune trace des femmes qui auraient dû être là. Les ombres du souterrain semblaient se jouer d'eux, et Winscott, terrifié, avait fait murer les passages sous sa demeure et près de la rivière.

Cette expérience l'avait hanté jusqu'à sa mort, le laissant convaincu qu'un gouffre maléfique s'étendait sous Providence. Elijah n'avait jamais retrouvé la paix, tombant malade et cessant toute activité jusqu'à ses derniers jours. Jacob terminait la lettre en espérant que le manoir d'Elijah apporterait plus de réconfort à ses héritiers.

En lisant cette lettre, Tina et Olivia comprirent qu'elles avaient mis la main sur une histoire à la fois macabre et fascinante, liant les mystères de Providence à des événements tragiques et inexpliqués du passé. Leur excitation grandissait à mesure qu'elles réalisaient l'ampleur de leur découverte, sentant qu'elles se rapprochaient de plus en plus de la vérité cachée sous les rues de la ville.


***

Scène 3 - Mercredi 8 juillet 1925  - Les souterrains

Les investigateurs regagnèrent la maison de Winscott en fin d'après-midi, bien plus tard que le rendez-vous fixé. En frappant à la porte, ils ne reçurent aucune réponse. Celle-ci était déverrouillée, mais leurs appels au maître de maison restèrent vains.
  • Plongée sous la colline
Descendant au sous-sol, ils découvrirent une tasse de café froid et des outils gisant près du mur. Allumant leurs lampes, ils se faufilèrent dans le tunnel visité la veille. Charlotte, grâce à ses talents acquis en Amérique du Sud, découvrit des empreintes humaines menant vers l’ouest, mais celles-ci disparaissaient rapidement.

Ils suivirent le boyau sur une bonne centaine de mètres et tombèrent sur d’anciens restes humains à trois mètres environ d’une ouverture dans la paroi sud. Il s’agissait des squelettes de six personnes, trois d’entre eux portaient des menottes de fer aux poignets et aux chevilles. Les vêtements pourris des squelettes dépourvus de menottes dataient sans doute de l’époque coloniale. Les ossements étaient éparpillés, probablement en raison de l’action de la vermine locale. L'un des crânes était enfoncé, indiquant une mort violente.


Figurines représentant les investigateurs progressant dans les tunnels obscurs sous la ville de Providence, scène issue de la partie de L’Appel de Cthulhu
Guidé par Charlotte, le groupe progresse dans les sombres souterrains.

Près de l’ouverture de la paroi sud, un mégot de cigarette turque, probablement abandonné par Winscott, apparut dans le faisceau des lampes. L’ouverture débouchait sur un passage en pente descendante. Le tunnel, accidenté et sinueux, s’enfonçait sur presque huit cents mètres de long, à une profondeur d’une soixantaine de mètres, estima Tina, à la surprise de ses compagnons. Au bout, les investigateurs aperçurent une faible lueur au détour du passage. Celui-ci devint plus droit et l’intensité de la clarté augmenta, même si la source en demeurait inconnue. Bientôt, le passage s’ouvrit sur une vaste salle éclairée par des lichens phosphorescents. Cette première zone découcha sur une longue salle tortueuse décorée de bas-relief complexes qui laissa les explorateurs sans voix pendant un long moment.

  • La salle des bas-reliefs
Les sculptures représentaient des paysages ornés de tours et de bâtiments imposants. Des silhouettes d’hommes serpents en robe y étaient gravées, s’adonnant à diverses activités. Sur certaines fresques, ces êtres vénéraient un immense serpent dont le front était marqué d’un symbole en forme de croissant. Sur d’autres, les hommes-serpents et leurs villes subissaient l’assaut de gigantesques reptiles.

Charlotte, scrutant attentivement les bas-reliefs, reconnut plusieurs dinosaures parmi les créatures représentées, notamment des ptérodactyles emportant dans les airs d’infortunés hommes-serpents. Cette révélation – une représentation antique et pourtant précise des dinosaures – troubla profondément le groupe. Ils réalisèrent que ces fresques, gravées il y a des millénaires, contenaient des connaissances que la science moderne n’avait découvertes que récemment.

Les scènes finales des fresques étaient particulièrement poignantes. Elles montraient le peuple serpent abandonnant leurs majestueuses villes de la surface, chassés par les reptiles géants. Ils se réfugiaient sous terre, s’y créant une nouvelle patrie dans les profondeurs obscures de la terre.

Les investigateurs ressentirent un mélange d’émerveillement et de crainte devant ces œuvres d’art anciennes. Chaque détail sculpté semblait murmurer les secrets d’une civilisation perdue, une civilisation qui avait connu des luttes terribles et avait trouvé refuge sous la terre. Mais ils ne pouvaient s’empêcher de se demander ce que cela signifiait pour eux, ici et maintenant, alors qu’ils exploraient les mêmes tunnels. Leurs esprits tourmentés par les images gravées dans la pierre, ils continuèrent à avancer, plus déterminés que jamais à retrouver Josh.


Alors que la progression se poursuivait, Nadia et Frère O'Malley échangèrent des observations. Ils remarquèrent que plus ils s'enfonçaient dans la caverne, plus la qualité artistique des gravures se dégradait, jusqu'à disparaître complètement. Les dernières scènes identifiables montraient l'arrivée d'un météore, déclenchant des cataclysmes provoquant la mort des reptiles géants et l'avènement de … l'homme.

Nadia, scrutant les détails des fresques avec fascination, murmura à Frère O'Malley : "Regardez ici, Frère Luke, cette scène où le météore s'abat sur la terre. Cela ressemble à une représentation païenne du déluge."

Frère O'Malley observa les bas-reliefs avec une expression sérieuse. "En effet, Nadia. Dans les légendes associées à Yig, le serpent cosmique, il est souvent décrit comme protecteur des hommes-serpents. Certaines traditions parlent de cataclysmes naturels causés par des météores ou des forces cosmiques, comme une forme de jugement divin."

Pendant ce temps, Olivia prenait des photos avec son appareil photo à plaques. Elle ajustait les réglages pour capturer chaque détail malgré la faible luminosité de la caverne. "Ces gravures sont incroyables," dit-elle doucement, en enregistrant chaque image. "Elles racontent vraiment une histoire unique et si loin de ce que l'on enseigne de nos jours."

Frère O'Malley, absorbé par l'atmosphère chargée de mystère de la salle, acquiesça en regardant Olivia travailler. "Ces photographies pourraient fournir des indices précieux sur la culture et l'histoire de ces anciens peuples. Elles pourraient nous aider à déchiffrer le sens caché derrière ces représentations."

Le silence retomba alors que les lampes éclairaient le chemin devant eux, révélant un passage plus étroit qui semblait mener plus profondément dans les entrailles de la terre. Les investigateurs se regardèrent brièvement, partageant un mélange d'excitation et d'appréhension face à ce qui les attendait dans ces profondeurs inexplorées.


  • Nous ne sommes pas seul !

Figurines des investigateurs tentant de calmer Tina en pleine crise d’angoisse dans les tunnels sous Providence, scène inspirée de la partie de L’Appel de Cthulhu
Charlotte et Tina avaient poussé plus loin leur exploration. Devant elles, le couloir aboutissait sur un à-pic d'une dizaine de mètres avant de se poursuivre en contrebas. 

À mi-chemin de la pente, Charlotte éclaira une chaussure dans la lumière de sa torche, clairement identifiée comme celle de Josh. Décidant de prendre les choses en main, Tina, passionnée de spéléologie, entreprit la descente assurée par Charlotte. Ensemble, elles tracèrent un chemin vers sûr, récupérant la chaussure au passage. L'inquiétude grandit encore lorsque, dans la nouvelle section du dédale, Charlotte découvrit une traînée de sang, ajoutant un sinistre indice à leur recherche désespérée.

Charlotte tenta de suivre une piste éventuelle et pénétra, suivi de ses compagnons un couloir beaucoup plus large. Ils entendirent alors un bruit de course et se figèrent. Le Père O'Malley, le cœur battant, leva sa lanterne et distingua fugitivement une petite créature humanoïde, à la peau sombre et luisante, qui disparut rapidement dans un étroit boyau. Impulsivement, Charlotte et Tina se lancèrent à la poursuite de cette chose, laissant leurs compagnons figés par la stupeur. La traque tourna court alors que la créature s'engageait dans un passage étroit, bien trop exigu pour permettre le passage aisé d'un être humain.

Le prêtre irlandais ressentit un léger soulagement en considérant la taille de la chose; cependant, il ne pouvait s'empêcher de se questionner sur sa propre santé mentale. Était-il en train de perdre la tête pour imaginer que des hommes-serpents venus des temps anciens puissent encore exister en 1925 ?


  • La chambre musicale
Renonçant à poursuivre l'inquiétante silhouette, le groupe fit demi-tour et s'engagea dans l'un des passages latéraux. Celui-ci débouchait sur une vaste grotte dépourvue de lichen phosphorescent. Les cristaux des parois reflétaient toutefois les lumières vacillantes des lampes, projetant des reflets inquiétants sur les murs. Le plafond culminait à plusieurs dizaines de mètres au-dessus de leurs têtes, accentuant la sensation d'immensité oppressante.

Contre le mur du fond, ils aperçurent une structure bizarre, composée de tuyaux de bronze incrustés de cristaux de tailles et de couleurs variées. Les tuyaux pénétraient dans le mur à plusieurs endroits, leurs extrémités visibles se terminant en pointe menaçante. À six mètres de l’étrange assemblage, une formation rocheuse sculptée en forme de siège grossier et inconfortable pour un humain trônait, ajoutant une touche de mystère supplémentaire à la scène.

Une étrange mélopée emplit la pièce à leur entrée, envoûtante et sinistre. Tina, n'y résistant pas, s'avança suivie de près par Lidia et le Frère O'Malley. Peu rassurée, Miss Nadia resta figée sur le seuil, ses yeux scrutant l'obscurité avec appréhension. Charlotte, nerveuse, tripotait son colt, prête à réagir à la moindre menace. Leurs pas résonnaient dans la grotte, chaque écho amplifiant l'angoisse qui les enveloppait, tandis que la mélopée semblait se moquer de leur intrusion.


Illustration d’un orgue gigantesque dans une caverne ornée de têtes réduites, scène atmosphérique inspirée de L’Appel de Cthulhu
Olivia ne peut s'empêcher d'immortaliser l'instant pour son journal.


En s'approchant, ils distinguèrent des formes ovales plantées sur certaines des pointes des tuyaux d'un orgue gigantesque. Leur horreur grandit lorsqu'ils réalisèrent qu'il s'agissait d'une vingtaine de têtes humaines. La vue de ces visages figés dans une expression de sérénité grotesque, avec des paupières closes, les pétrifia.

Tandis qu'ils s'approchaient du siège, ils comprirent rapidement que la musique provenait des têtes, qui gémissaient doucement en chœur. Les têtes, conservées par un procédé inconnu, étaient gravées de runes sinueuses profondément enfoncées dans leur chair. Leurs bouches et les muscles de leurs gorges s'agitaient, émettant une mélopée envoûtante. Certaines des têtes appartenaient manifestement à des hommes européens et d'autres à des Africains.

La mélopée susurrée par ces têtes mutilées avait quelque chose de mélodieux, mais le spectacle était monstrueux. L'horreur de la scène se mêlait à l'inexplicable beauté de la musique, créant une dissonance troublante. Olivia, malgré la terreur, sortit son appareil photo pour immortaliser cette découverte macabre, ses mains tremblant légèrement.

Tina et Lidia, leurs cœurs battant à tout rompre, s'avancèrent prudemment, tandis que le Frère O'Malley murmura une prière, espérant apporter un peu de paix aux âmes tourmentées. Nadia, toujours figée sur le seuil, avait le visage livide, et Charlotte, la mâchoire serrée, continuait de tripoter son colt nerveusement. Leurs esprits étaient en proie à une angoisse croissante, chaque gémissement des têtes résonnant dans leurs âmes comme une symphonie de l'horreur.

Tina, incapable de résister à l'attraction sinistre du siège, s'y installa. Instantanément, le chant s’intensifia, devenant plus complexe et envoûtant. Les harmonies qui en émanaient ne ressemblaient à rien de connu des investigateurs. La mélopée, toujours plus puissante, semblait vouloir les engloutir dans un océan d'épouvante et d'énigme insondable. L'inquiétude se changea en une frayeur sourde alors qu'ils réalisaient que Tina était désormais en communion avec ce chant macabre, ses yeux reflétant une lueur étrange et inconcevable. La jeune veuve sembla perdre pied, gloussant avant de rire hystériquement et de se jeter sur l'étrange et monstrueux orgue. 

Figurines de deux investigatrices affrontant un puissant nécrophage dans une salle aux colonnes, scène de L’Appel de Cthulhu
Au même moment, Nadia fut enveloppée par une puissante odeur de mort et de charogne. Elle se retourna et poussa un hurlement en découvrant, à quelques pas d'elle, surgissant de la pénombre, une créature humanoïde à la peau jaunâtre et visqueuse, aux griffes acérées et aux crocs proéminents. Avant qu'elle ne puisse réagir, la créature se jeta sur elle et lui lacéra le torse. Le cri déchirant de Nadia fit réagir Charlotte, qui ouvrit le feu sans réfléchir. L'aboiement du colt résonna dans la caverne, mais la balle frappa un stalagmite, manquant sa cible.

La créature poussa un rugissement de défi en direction de l'audacieuse archéologue avant de se tourner à nouveau vers Nadia. Son regard de prédateur se fixa sur l'autrice pétrifiée par la peur. En un éclair, elle frappa, ses crocs se plantant profondément dans l'épaule de Nadia. Son cri de douleur résonna dans la caverne avant qu'elle ne sombre dans lune bienheureuse inconscience.

Olivia laissa choir son appareil et dégaina son pistolet. Elle tenta un tir au jugé en reculant vers Tina, mais manqua sa cible. Les rires déments de son amie résonnaient, ajoutant une note de folie à l'horreur ambiante. Olivia s'approcha et, dans un acte désespéré, la gifla violemment pour la ramener à la réalité.

Frère O'Malley, une prière de Saint Louis de Gonzague sur les lèvres, avança résolument vers le serviteur de la Bête, arme au poing. Mais Charlotte, son courage alimenté par une terreur indicible, ajusta son second tir avec précision. La balle frappa la créature en pleine poitrine. Cette dernière poussa un feulement de rage tout en reculant. Elle se fondit dans les ombres du couloir et disparut, laissant derrière elle une atmosphère chargée de tension et de peur.


***

Conclusion de la cession de jeu

La tension retomba légèrement avec la fuite de la créature, mais la mélopée sinistre continuait de résonner dans la caverne, amplifiant l’atmosphère d’horreur. Frère O'Malley se précipita auprès de Nadia, toujours inconsciente, et constata que sa blessure était profonde et vilaine. Il savait qu'il était impératif de la faire examiner par un médecin au plus vite. Les jeunes femmes étaient clairement sonnées par les événements d'une violence inouïe qui venaient de se dérouler sous leurs yeux.

Charlotte semblait perdre pied avec la réalité, ses yeux fixés dans le vide, murmurant des mots incohérents. Olivia, secouée mais déterminée, s'agenouilla devant elle, lui parlant fermement et la secouant doucement jusqu'à ce que Charlotte cligne des yeux et reprenne conscience de son environnement. Tina, encore hébétée après sa crise de panique, exprimait son désir de fuir cet endroit maudit et de signaler la disparition de Josh aux autorités.

"Nous devons partir," insista Tina, sa voix tremblante. "Il faut prévenir les autorités et les amener ici. Josh… Josh pourrait encore être en vie quelque part."

Frère O'Malley hocha la tête. "Nous devons aussi nous occuper de Nadia. Elle a besoin de soins médicaux immédiats."

Olivia se releva, déterminée. "D'accord. On va sortir d'ici, ramener de l'aide et retrouver Josh. Ensemble, on va y arriver."

Rassemblant leurs forces, le groupe se prépara à quitter la caverne, le poids des événements récents pesant lourdement sur leurs épaules, tandis que la mélodie étrange continuait de hanter leurs esprits.


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Références

  • Récit basé sur l'aventure "L'ombre sous la colline" par Christopher Smith Adair disponible dans le supplément Appel de Cthulhu  "Aux portes des ténèbres", Edge Studio (Juin 2020), ISBN : 843-5-407-62948-6
  • Illustrations 
    • Postcard - Providence Biltmore Hotel Rhode Island 1925
    • Salle des bas reliefs & chambre musicale par  Eric M. Lofgren - extraite du sup "Aux portes des ténèbres"
  • Photos
    • Providence, R.I.Jhon Hay Memorial Library Brown Université Postcard