lundi 20 avril 2026

✦ JDR Cthulhu Pulp - Campagne Genius Loci

 Naufrage sur Black Gull Island 

Episode 4: Fuite éperdue


Les investigateurs

  • Frère Luke O'Malley (Christophe): prêtre inquisiteur irlandais.
  • Charlotte Bourchard (Charlotte): archéologue canadienne peu scrupuleuse.
  • Michèle Mayers (Nadège): Linguiste britannique travaillant pour l'université d'Arkham.
  • Noro Russo (Loredane): Détective privée aux racines italiennes.
  • Edouard "Eddy" Doyle (Ludovic) : inspecteur de police à Brooklyn.
  • Emma Clarence (Pauline): artiste scénique aux étranges pouvoirs psychiques

***



Révélations nocturnes

La nuit n’était pas encore bien avancée lorsque les deux groupes revinrent dans la chaumière qui leur servait d'habitation.. Par une étrange coïncidence, ils arrivèrent presque au même moment. 

Frère Luke releva la tête et reposa l’arme qu’il nettoyait avec soin depuis plusieurs jours. Il avait réussi à la sauver du naufrage, mais l’immersion prolongée dans l’eau de mer laissait planer un doute sur son bon fonctionnement.

Emma et Earl furent les premiers à entrer. Ils rapportèrent rapidement leur découverte : la relation qu’entretenaient le pasteur Fishburn et la docteure Greber. Frère Luke n’en fut guère surpris. Les pasteurs baptistes n’étaient pas tenus au célibat.

Peu après, Michèle, Charlotte et Nora les rejoignirent. Transies de froid, elles se réfugièrent à l’intérieur. D’un simple regard, Frère Luke comprit qu’elles avaient vécu quelque chose de profondément traumatisant. Alors qu’elles tentaient de se réchauffer autour d’une tasse de café, Doyle, Kerenski et Dwain arrivèrent à leur tour dans la salle commune.

Michèle exposa alors ce qu’il avait découvert : la mine, le passage secret. le bureau ainsi que la créature. Puis vint la lettre.

Charlotte expliqua que les deux tubes en or qui la maintenaient ouverte étaient parfaitement étanches une fois emboîtés. Ils semblaient très anciens et, au-delà de leur intérêt archéologique, leur valeur pouvait atteindre les 500 dollars.


 

Mais ce n’était pas cela, l’essentiel. Le contenu du message, lui, ne laissait aucune place au doute. Le naufrage du Princess of Olympus n’était pas un accident. Il avait été provoqué.
Et les investigateurs en étaient les cibles.

Le texte évoquait une « irremplaçable scientifique » - une description qui ne pouvait correspondre qu’à la docteure Paula Greber. Mais pourquoi ? Pourquoi une telle haine à leur encontre ?

La réponse se trouvait peut-être dans leur passé. Dans les événements de Danvers. Dans leur affrontement avec le culte voué au Lloigor, « Celui qui draine ».

Frère Luke formula une hypothèse troublante : les deux cultes étaient peut-être opposés. D’un côté, celui du Lloigor, peut-être lié à Ithaqua. De l’autre, celui de Fishburn, dédié à Cthulhu… et à son serviteur Dagon. Leur intervention à Danvers aurait provoqué la mort d’un agent infiltré de ce second culte. Quant à la mention du « fou » dans la lettre… Elle ne pouvait désigner que le professeur Berger.

Mais une révélation plus inquiétante encore s’imposa à eux. Ils n’avaient plus beaucoup de temps. La lettre était formelle. Leur sort serait scellé le 21 janvier. Il n’y aurait aucun navire de ravitaillement pour les sauver. Le piège s’était refermé. Et désormais, les investigateurs savaient une chose : s’ils voulaient survivre…ils devraient fuir.
 
Cependant, avant toute chose, il leur fallait s’organiser. La priorité fut de remettre la lettre et les étranges tubes d’or à leur place, afin de ne pas éveiller les soupçons. Earl se chargea de retourner dans la mine pour déposer le tout sur le bureau où ils l’avaient trouvé.

Le plan pour les jours à venir prit forme.

Dès le lendemain, il leur faudrait commencer à rassembler des provisions. Car une réalité s’imposait désormais : tous ne pourraient pas prendre place dans l’avion. Ceux qui resteraient devraient se cacher et survivre jusqu’à l’arrivée hypothétique de secours. Frère Luke proposa de rédiger une lettre à destination des autorités du continent, exposant la situation et les dangers de l’île.

Lorsque Earl revint de la mine, chacun tenta de trouver un peu de repos. Tous espéraient que la créature rencontrée n’était qu’une aberration isolée… incapable de communiquer avec quoi que ce soit.

Car dans le cas contraire, le lendemain pourrait bien être leur dernier jour.


16 janvier 1927

Le lendemain de leurs expéditions nocturnes, rien ne semblait avoir changé. Les habitants continuaient de traiter les naufragés avec une bienveillance de façade, ce qui constitua, paradoxalement, un immense soulagement.

Figurines peintes de personnages de l'appel de Cthulhu se tenant devant une maison, photo prise lors d'un scénario.
Rudolph Lobereim, le gérant du magasin, n'était pas insensible aux charmes de Charlotte.

Comme convenu, Charlotte se procura des provisions au magasin général, tandis que Michèle mit la main sur la spécialité locale : du homard en boîte.

La « Conserverie de Lobster Bay » est le lieu idéal pour acheter des produits de la mer.

Earl et Maryse, de leur côté, parvinrent à convaincre un marin de leur montrer les hors-bords de plus près. Ils engagèrent une longue discussion avec cet homme au regard étrange, presque exorbité. Ils eurent ainsi tout le loisir d'examiner le moteur mais aussi d'apprendre où l'outillage pour l'entretien était entreposé.

Frère Luke et Dwain partirent explorer l’île sous couvert de se dégourdir les jambes. Leur objectif était de repérer les lieux et d’identifier un éventuel refuge pour ceux qui resteraient après le départ de l’avion.

Tout semblait se dérouler selon le plan. Ou presque.

Emma, contre toute attente, convainquit Charlotte de se rendre chez la docteure Greber en feignant une aggravation de son état de santé. Cette initiative alarma Frère Luke, qui la jugea particulièrement dangereuse. La visite ne permit d’établir qu’une chose : Paula Greber manifesta une hostilité évidente envers Charlotte. Emma, quant à elle, remarqua deux détails troublants : une porte verrouillée dans le cabinet… et l’absence d’un cadre, récemment retiré du mur, laissant apparaître une trace plus claire sur la pierre.

Le soir venu, vers vingt heures, le village sombra dans le silence. Les investigateurs et leurs compagnons se réunirent et actèrent d'agir le lendemain.  Cette nuit devait être consacrée au repos.

Emma en décida autrement. Elle parvint à convaincre Nora de s’introduire dans le cabinet du docteur pendant que Paula Greber serait occupée chez le pasteur Fishburn.  La visite  de l'après midi n'avait fait qu'aiguiser sa curiosité. L’idée ne fit pas l’unanimité. Mais lorsque Emma avait une idée en tête il était impossible de l’en détourner.


Nuit du 16 au 17 janvier

L’expédition chez la docteure se révéla riche en découvertes, mais lourde de conséquences. Nora parvint sans difficulté à ouvrir la porte de l’officine. Emma chercha immédiatement à comprendre l’histoire du cadre disparu. Elle le retrouva dans un tiroir du bureau.

En découvrant la photographie, les deux femmes furent saisies d’effroi. La docteure y apparaissait aux côtés du docteur Berger, directeur de l’hôpital de Danvers. La vérité s’imposa brutalement. Greber n’était qu’une anagramme de Berger.

Paula Greber était donc liée directement aux événements de Danvers. Elle cherchait à venger la mort de Berger, qu’il ait été son père ou son époux. Un vieux journal confirma cette hypothèse, avec un article accusant Charlotte d’implication dans le drame.

Les deux femmes ne s'arrêtèrent pas là et poursuivirent leur exploration. Elles forcèrent le cadenas d’une porte menant au sous-sol.  Après quelques marches, elles débouchèrent dans une large pièce.

Deux bassins remplis d’eau de mer dominaient le laboratoire. Sur un bureau voisin s’entassaient des notes manuscrites. Dans l’un des bassins, une dizaine de longs vers noirs, gros comme un bras, ondulaient lentement.

Mais ce n’était que le début de l’horreur. Au fond de la pièce, une tenture dissimulait une étagère entière de bocaux. Emma, qui avait tiré le rideau, recula horrifiée.

Certains bocaux contenaient des vers semblables à ceux du bassin… mais altérés, déformés, hybridés. Sur ces créatures, elles distinguèrent des éléments humains : un bras atrophié, un pied malformé… parfois même le visage d’un nourrisson.

Plus loin encore, l’indicible : des fœtus humains, difformes, suspendus dans un liquide trouble. Écailles, branchies, membres absents ou surnuméraires… Des aberrations. Des blasphèmes contre la nature.

Ce fut trop pour Emma qui sentit sa raison vaciller. Une rage soudaine, incontrôlable, s’empara d’elle. Elle se mit à saccager le laboratoire, renversant les bocaux, détruisant les notes, dans un accès de fureur qui terrifia Nora.

Puis, brusquement sa voix changea. Comme si une autre entité parlait à travers elle. Son esprit, brisé par l’horreur, semblait s’être ouvert à quelque chose d’étranger. Peut-être une âme perdue ou une une victime du culte.

Nora, une fois encore, prit la fuite et courut chercher de l’aide. Frère Luke arriva rapidement, accompagné du professeur Kerenski. Ils trouvèrent Emma au bord de déclencher un incendie. Un brasier qui les aurait tous condamnés.

Ils parvinrent à la maîtriser de justesse. Kerenski lui administra un sédatif, puis ils la ramenèrent dans leur maisonnette, où il veilla sur elle. Par miracle, personne ne sembla avoir remarqué leurs allées et venues.

Mais la situation était désormais critique. À son retour, Paula Greber constaterait les dégâts, l’alerte serait donnée. Et alors… il serait trop tard. Une seule option restait: fuir cette nuit même tout en se préparant à affronter, à l’aube, le temps que l’avion soit prêt à décoller.


  • Nuit du 17 janvier – Le plan se met en marche

Il était un peu plus de 21h30 lorsque le groupe se mit en mouvement. Le timing s’annonçait extrêmement serré. Earl et Maryse estimaient à douze heures le temps nécessaire pour réparer l’avion, auxquelles il fallait ajouter au moins une heure pour récupérer un moteur de hors-bord et le convoyer jusqu’à la ferme de Josh.

Dans ces conditions, un décollage avant 9 heures du matin relevait de l’optimisme. Bien trop tard pour espérer passer inaperçus. Le village serait éveillé, et il faudrait alors affronter Fishburn et toute la communauté.

Earl, Maryse et Dwain partirent les premiers en direction du port afin de récupérer les pièces nécessaires.

Le Pr.Kerenski et Allan Smalder rejoignirent la cabane de Josh. Ils auraient pour mission de veiller sur Emma, de préparer une position défensive en vue de l’affrontement à venir, et de prendre en charge la famille Lendberg, qui ne serait informée qu’au dernier moment du plan mis en place.

Ce fut à cet instant que les investigateurs se rendirent compte de la disparation de celui qu'ils appelaient le joueur d'échec : Elmer Downey. 

Dans la neige boueuse, à quelques pas du seuil de leur maison, aucun d’eux ne remarqua le message qu’il avait tenté de laisser avant de partir seul explorer la mine quelques jours auparavant. 

Figurines d'un profond - Deep One - et d'un investigateur dans un décors 3d pour l'Appel de Cthulhu
Le destin de Elmer Downey avait été fort cruel… et douloureux.

La mine, Nora malgré sa mauvaise expérience poussa Frère Luke a y retourner. Charlotte et Michèle appuyèrent sa décision.. Il restait du temps avant l’aube, et il paraissait judicieux de l’employer à comprendre ce qui se tramait réellement sous l’île, voire à rassembler des preuves. 

Frère Luke s’y opposa dans un premier temps Selon lui, leur priorité devait être la préparation du refuge pour ceux qui resteraient après le départ de l’avion. Mais il ne parvint pas à infléchir leur décision. À contrecœur, il choisit de les accompagner. Il refusait de laisser Charlotte s’aventurer seule dans ce qu’il soupçonnait être un temple impie. Son comportement l’inquiétait de plus en plus:  son avidité. et surtout, son attirance troublante pour les choses du Mythe.


  • Le temple impie

Charlotte guida d'un pas sûr la petite troupe en route vers le temple. Rapidement ils atteignirent l'embranchement donnant sur le bureau et la porte barrée derrière laquelle devait toujours se terrer la créature infernale. Ils firent le moins de bruit possible et se glissèrent dans le bureau ou rien ne paraissait avoir été dérangé depuis leur première visite. 

Avant de se glisser dans le passage dissimulait par la tenture, Frère Luke et Michèle s'attardèrent sur la bibliothèque qui contenait des ouvrages impies dans des langues pour la plupart oubliées. Un simple regard aux illustrations suffisait à ébranler la santé mentale d'un lecteur non averti. 

Frère Luke sélectionna le grimoire qui lui parut être le plus important. Il était trop épais pour se glisser dans sa besace, mais il ne renonça pas à l'emporter.  De son côté, Michèle repéra plusieurs cahiers détaillant, croquis à l’appui, les horribles expériences menées sur l’île. Elle préféra ne pas s’en charger immédiatement, comptant revenir les récupérer plus tard.

Nora, quant à elle, récupéra le tube découvert précédemment et parcourut rapidement quelques notes éparses. L’une d’elles attira son attention : elle évoquait la livraison de la « précieuse engeance » dans différents orphelinats du pays, conformément à un plan établi.

Charlotte, enfin, fouilla le bureau. Elle mit la main sur une lourde chaîne en or, d’une teinte légèrement verdâtre, semblable à celle des tubes et des bijoux portés par les villageois. Un large médaillon en forme de pieuvre y était suspendu.

L’objet n’était pas en or pur, mais sa valeur ne faisait aucun doute. Un sourire discret passa sur le visage de l’archéologue. Elle passa la chaîne autour de son cou et dissimula le médaillon sous ses vêtements.

Laissant le bureau derrière eux, ils s’enfoncèrent plus profondément dans les entrailles de la terre. L’escalier dissimulé les mena vers une vaste caverne. Au centre se dressait un autel de pierre antique, massif et sculpté. Les parois étaient couvertes de gravures anciennes, si érodées qu’elles en devenaient presque illisibles.

Bas relief représentant le redoutable Cthulhu découvert par des investigateurs lors d'une partie de l'Appel de Cthulhu.

Charlotte éclaira les murs d’une lumière rasante. Peu à peu, les reliefs apparurent: des scènes dérangeantes, des silhouettes humaines et une immense créature tentaculaire franchissant une arche.  Un frisson parcourut le groupe, mais ils n’avaient pas le temps de s’attarder. Ils reprirent leur progression.

La pièce attenante était tout aussi dérangeante. Non pas tant par ce qu’elle montrait… que par ce qu’elle suggérait. Un vaste bassin d’eau de mer occupait le centre. Un escalier permettait d’y descendre. Tout autour, des divans, des couches et des banquettes luxueuses meublaient l’espace, dans un contraste troublant avec la rudesse de la grotte. Des chaînes, équipées de menottes, étaient fixées dans l’eau et le long des parois. 
Un lieu de rites.
Ou pire.

Frère Luke ne s'attarda pas. Il se dirigea vers un autre corridor. L'air y était chargé d'une odeur marine, salée – âcre comme la vase à marée basse. Le clapotis de l'eau résonnait contre les parois, lent, régulier, obscène.

Mais il y avait autre chose.
Un bruit.
Des pas.


Il se figea. Sa main, instinctivement, serra la lanterne. Derrière lui, le groupe retint son souffle. Sans un mot, il pointa la lumière vers l'obscurité.

Le rayon de la lanterne fendit les ténèbres du passage, et dans cette lueur blafarde et tremblante, une hideuse créature se révéla. Non point celle qu'ils avaient croisée plus tôt. Non. Celle-ci était un abominable compromis entre l'homme et le batracien : une aberration figée dans la chair, une erreur de l'évolution devenue substance. Un monstre qui exhala de sa gorge visqueuse un croassement où la rage et la surprise se confondaient, puis il se rua en avant.

Frère Luke, pris au dépourvu, tenait d'une main le grimoire dérobé à la bibliothèque, de l'autre la lourde lanterne. Il comptait sur Nora et son petit pistolet Deringer. Mais Nora, une fois de plus, poussa un cri – un hurlement aigu, déchirant, qui vint mourir contre les parois humides - et s'enfuit, aussitôt suivie par Michèle.

L'homme d'Église para le premier assaut. Puis il riposta. D'un geste violent, il écrasa la lanterne sur la face de crapaud. Le métal geignit. Le verre éclata. De l'huile s'échappa du réservoir, coula en un filet gras et lent sur la peau luisante de la bête.

Luke y vit une ouverture. Et il savait que Charlotte n'allait pas tarder.

Elle ne tarda point. L'archéologue regardait, à moitié révulsée, à moitié fascinée, l'homme et le Profond s'affronter dans cette lueur d'agonie. Inconsciemment – comme obéissant à une volonté qui n'était pas la sienne – sa main glissa à la poche de son manteau. Ses doigts se refermèrent sur le croc d'Ithaqua, la précieuse relique de son père.

L'air ambiant se figea. Une morsure glacée s'infiltra dans les pierres, dans la chair, dans la moelle. Frère Luke, horrifié, comprit sans même la voir que Charlotte allait faire appel à des forces qu'elle ne maîtrisait point.

Portrait de l'investigatrice Charlotte Bouchard, personnage fictif crée pour le jeu de rôle l'Appel de Cthulhu
Tandis que son œil droit virait au bleu glacial – un bleu de givre, de tombe et d'éternité – Charlotte pointa le croc en direction des combattants. L'étrange artefact était devenu si froid qu'il brûlait la main de l'archéologue. Elle n'en eut cure. Son souffle s'échappait de sa bouche en une vapeur blanche, dense, spectrale. Puis elle hurla. D'une voix rauque, profonde, qui ne semblait pas venir d'une gorge humaine :

" Kaattunga !"

Le Croc vomit un froid cosmique. Un froid qui n'appartenait pas à ce monde. Un froid qui semblait venir d'avant les étoiles. Il s'élança, vague invisible et dévorante, menaçant d'engloutir Frère Luke et son adversaire dans une même éternité gelée.

Mais le religieux fut prompt. D'un réflexe que seul un homme habitué à frôler la mort pouvait posséder, il se jeta de côté. Trop tard pour la jambe. Un contact. Rien qu'un effleurement. Et pourtant une douleur cuisante lui tordit la bouche en un hurlement – la peau brûlée par le froid, roussie par l'absence même de chaleur.

Le Profond n'eut pas cette chance.

Sa peau se couvrit aussitôt d'une fine couche de givre, puis de glace. Ses globes oculaires gelèrent dans leurs orbites. Son cœur – ce cœur palpitant et visqueux – se figea, tel un marbre au sein duquel la vie elle-même aurait été prise en étau.

Une mort atroce.

Pour une créature atroce.

Frère Luke porta son regard sur Charlotte. Son visage était illuminé d'un sourire dément - un sourire de lucidité brisée, d'extase monstrueuse. Ses yeux, désormais vairons, fixaient le cadavre du Profond avec une intensité que l'homme d'Église ne sut nommer. Puis, brusquement, elle s'effondra, inconsciente.

Le silence retomba dans ces catacombes maudites. Un silence lourd et humide, comme si les pierres elles-mêmes retenaient leur souffle. Luke pria saint Georges à voix basse, pria pour qu'aucune nouvelle créature ne surgisse des ténèbres.

Sa prière fut entendue. Pour l'heure. 

Précautionneusement, il remit le croc dans la poche de Charlotte. L'artefact ne brûlait plus – mais il attendait. Puis il la prit dans ses bras, la souleva contre sa poitrine, et se mit en marche pour porter hors de ces lieux maudits celle qui, quelques instants plus tôt, avait touché à l'impensable.

Il jeta un dernier regard au grimoire. L'abandonner. Il fallait l'abandonner. Quels secrets laissait il derrière lui ? Quelles formules interdites, quels noms rongés par l'oubli ? Sa main se serra sur le bras inerte de Charlotte. Il ne se retourna pas.

Ce qu'ignorait le prêtre – ce qu'il ne pouvait savoir, perdu dans sa pauvre clarté – c'est qu'à quelques mètres de là, hors de portée du faisceau de la lanterne, dormait le secret. Le véritable secret. Celui que Fishburn et son culte avaient caché, protégé, nourri peut-être pendant des années.

Figurines et décors d'un temple de Cthulhu mis en place dans le cadre d'une partie de jeu de rôles de l'Appel du Cthulhu.
Dans les profondeurs du temple, les cultistes et leur vile engeance conduisaient de sinistres cérémonies

Luke ne vit rien. Les ténèbres, elles, le virent s'éloigner. Laissant les ombres derrière lui, il résolut de retourner auprès de ses compagnons, espérant que la chance leur avait souri plus qu'à lui-même.

Une espérance fragile. Une espérance de fou.

Près d'une heure s'écoula – une heure où chaque pas dans l'obscurité pouvait être le dernier. Frère Luke émergea enfin de l'ancienne mine.

Charlotte s'appuyait sur lui, vacillante. L'archéologue avait repris conscience, mais ses yeux n'avaient plus tout à fait la même lueur. Quand il l'interrogea, elle dit ne se souvenir d'aucun des derniers événements. Rien du croc. Rien du froid. Rien de son hurlement.

Luke n'insista pas. Ce n'était pas le moment.

Il boitait – la jambe touchée par ce froid venu d'ailleurs le lançait encore – mais il serra les dents et invita sa compagne à rejoindre la ferme de Josh. Marcher. Ne pas s'arrêter. Ne pas regarder derrière.

Les deux compagnons traversèrent le village endormi. Aucune lumière aux fenêtres. Aucun chien qui aboie. Les ténèbres semblaient avoir avalé jusqu'aux bruits du sommeil. Ils ne virent trace ni de Michèle ni de Nora.

Elles étaient déjà presque arrivées chez Josh.

Sur le chemin, les deux fuyardes avaient croisé Earl, Maryse et Dwain. Ces derniers transportaient le moteur d'un hors-bord, sueur et graisse mêlées, ignorants encore de ce qui rampait sous leurs pieds depuis des siècles.

Le récit confus des femmes – cris, fuite, monstre, prêtre resté seul – emplit Dwain d'une inquiétude froide. Il résolut d'aller porter secours à Luke. Une fois arrivé au sommet et le moteur en sécurité, dit-il, j'irai les chercher.  Mais c'est à mi-pente qu'il croisa Luke et Charlotte. Deux ombres titubantes dans la nuit. il fut grandement soulagé de ne pas avoir à s'enfoncer dans le sinistre labyrinthe.



18 janvier 1927

  • A l'aube

Les premières lueurs de l'aube cueillirent les investigateurs épuisés – une aube pâle, maladive, qui semblait hésiter à chasser complètement les ténèbres. Ils s'étaient relayés toute la nuit pour monter une garde vigilante en haut de la pente, derrière une barricade de fortune. Les yeux rougis, les mains tremblantes, ils avaient écouté l'obscurité respirer.

Dans la grange, Maryse et Earl n'avaient pas cessé d'œuvrer. Toute la nuit. Les outils claquaient, le moteur toussait, et contre toute attente, ils avaient fait des miracles. Après un café – amer, brûlant, avalé d'une gorgée – ils sollicitèrent des volontaires pour pousser l'énorme appareil hors du hangar et le placer dans la bonne direction.


Figurines peintes d'investigateurs se préparant à fuir à bord d'un avion lors d'une partie de l'Appel de Cthulhu.
Les investigateurs se préparent à affronter la vindicte des villageois corrompus.

L'aube, maintenant, était là. Elle ne les réchauffait pas.

  • Choix difficile

Alors que l'avion s'alignait sur la piste improvisée, le professeur Kerenski s'entretint en aparté avec Frère Luke et Dwain. Il avait veillé la nuit entière, surveillant Emma d'un œil expert. Ses mots tombèrent, lourds et précis comme des pierres :

- La jeune femme n'est plus elle-même. C'est comme si une conscience autre que la sienne occupait le corps. Cependant – un esprit humain, précisa-t-il – elle est instable et agressive.

Frère Luke résolut de parler à sa pupille. Mais dès les premiers échanges, il comprit que Kerenski avait raison. Ce n'était plus Emma. Elle n'avait aucun souvenir en commun. Elle parlait d'aller faire son rapport. Froidement. Mécaniquement. Comme un soldat qui aurait appris sa leçon.

À contrecœur – le cœur serré, l'âme en lambeaux – Frère Luke se résolut à garder Emma sur l'île avec lui.

L'heure du choix était venue. Après un bref entretien avec Dwain, les deux hommes convinrent que Doyle partirait à la place de Emma. Sa blessure le condamnait s'il restait. Il était temps d'aller chercher la famille Lendberg, restée au village. Mais le destin en décida autrement.

  • L'alerte

Allan Smalder hurla. Il se passait quelque chose au village.

Hormis Maryse et Earl, qui s'activaient à démarrer l'avion tandis que Charlotte et Michèle terminaient de dégager la piste, tous se rendirent à la barricade. Leurs mains trouvèrent les planches, leurs yeux plissèrent dans la lumière grise.

Les villageois se regroupaient en masse sur la place. Et puis – le vagissement d'une sinistre conque retentit. Un son qui n'appartenait pas à ce monde. Un appel venu des profondeurs.

Déjà les premiers villageois progressaient dans leur direction. Parmi eux, certaines silhouettes semblaient clopiner, sautiller – des gestes d'hommes, mais des mouvements de crapauds. Un chœur coassant et chevrotant ne tarda pas à monter de la vallée. Le hurlement distinct d'une femme, puis d'une enfant, se mêlèrent un court instant à l'horreur sonore – avant d'être étouffés.

Frère Luke serra les dents. La famille Lundberg n'était plus. Dieu lui pardonne.

 

  • Première vague

Josh les invita à porter leur regard au-delà du village. Le rivage était loin d'être vide.

Les eaux fourmillaient. Une horde grouillante de formes y nageait en direction du village maudit. Même à cette distance, en un seul regard, ils comprirent : les têtes qui dansaient sur l'eau, les bras qui battaient l'air – tout cela était étranger, anormal, impossible. On pouvait à peine le dire, à peine le formuler consciemment, tant l'esprit se révolte devant ce qu'il ne doit pas voir.

Il fallut une vingtaine de minutes à la première vague monstrueuse pour venir se briser sur les défenses dressées par les investigateurs. Quelques coups de feu retentirent – Josh avait distribué des armes – mais ce furent les bâtons de dynamite qui forcèrent les cultistes à refluer. Certains, parmi eux, étaient porteurs d'écœurantes mutations. Rien à voir avec les créatures du temple, pourtant. Celles-là étaient pires en un sens

Le bas de la pente grouillait désormais d'une masse répugnante et terrifiante de créatures.

Leur couleur dominante était une espèce de vert-de-gris, bien qu'elles eussent le ventre blanc – d'un blanc malade, de poisson mort. Elles semblaient luisantes, glissantes, mais la crête de leur dos était écailleuse, rugueuse comme du vieux cuir trempé.

L'assaut est d'une rare violence tant pour l'esprit que pour le corps.

Leurs formes étaient vaguement anthropoïdes – assez pour l'être, pas assez pour tromper. " Une tête de poisson, aux yeux prodigieusement globuleux, des yeux qui ne se fermaient jamais. De chaque côté du cou palpitaient des ouïes – des fentes humides qui s'ouvraient et se refermaient dans un rythme obscène. Leurs longues pattes étaient palmées."

Elles avançaient par bonds irréguliers, tantôt sur deux pattes, tantôt sur quatre, comme si elles-mêmes n'avaient pas encore choisi leur forme définitive.

L'esprit d'Allan fut brisé. 

Puis Kerenski battit en retraite.

Puis Nora céda à son tour.


  • La retraite

Le son du moteur de l'avion monta alors comme un signal. Luke donna l'ordre. La retraite.

Josh les salua. Leur souhaita bonne chance. Il savait ce qu'il lui restait à faire – il le savait depuis le début, peut-être – et se précipita vers la maison sans un regard en arrière.

Alors que Frère Luke et Dwain aidaient Doyle à avancer tout en tirant leurs dernières cartouches, ils virent que nombreux étaient ceux qui s'étaient déjà précipités dans l'avion. Michèle, Nora, Allan, Kerenski – entassés, blottis, vivants. Charlotte se tenait auprès de la porte d'embarquement. Ses yeux accrochèrent Frère Luke.

Il comprit plus qu'il ne l'entendit : Charlotte donna l'ordre à Maryse de décoller.

L'avion s'ébranla doucement.

Emma surgit brusquement de la grange courant vers l'avion pour la dernière place.

  • Sacrifice

Doyle comprit que c'était la fin. 

Il se dégagea de l'étreinte de ses deux compagnons. Pour ralentir la horde. Encore quelques instants. Il se dressa – boitant, vidé, mais dressé – et tira les deux dernières cartouches de l'arme qu'il tenait. Une créature s'effondra, stoppée net. Puis la masse grouillante l'engloutit.

On n'entendit même pas son cri.

Figurines peintes d'investigateurs du jeu - Cthulhu : death may die - affrontant une horde de profonds, deep one, lors d'une partie de l'Appel de Cthulhu

Dwain lâcha un « Bonne chance » à Frère Luke – à peine un souffle – avant de courir en direction d'Emma pour l'intercepter. Pour la retenir. Pour qu'elle ne prenne pas cette place qui n'était pas la sienne.

Frère Luke ne pouvait qu'honorer le sacrifice de ses deux hommes d'honneur. Il courut vers l'avion qui prenait de la vitesse.

Il entendit vaguement le hurlement que poussa Emma en comprenant ce qui se passait – un cri rauque, déchirant, qui n'était plus tout à fait humain.

Il n'était qu'à quelques pas de l'avion. Il tendit la main à Charlotte.

Cette dernière fixa sur lui un regard au fond duquel dansait une sinistre lueur bleutée – le même bleu que celui du croc, le même bleu que celui du froid venu d'avant les étoiles.

Un temps. Un silence. Une éternité.

Puis elle saisit la main tendue.

Frère Luke s'effondra, à bout de souffle, sur le plancher de l'avion. Derrière lui, Charlotte ferma la porte.

  • L'envol

L'avion s'extirpa in extremis de la horde hurlante et gesticulante qui tentait de le submerger. Des mains palmées griffèrent la carlingue. Des yeux globuleux, une fraction de seconde, regardèrent à travers un hublot – puis disparurent.

Les investigateurs étaient secoués en tous sens par le terrain inégal. Les dents claquaient, les os cognaient. Et puis soudain – la chute libre.

Un moment d'apesanteur qui leur souleva le cœur. Le ventre. L'âme.

Maryse s'arc-bouta sur le manche pour redresser la trajectoire avant de percuter le pied de la falaise. Ils étaient écrasés par une pression phénoménale. Les moteurs hurlaient – hurlaient comme des bêtes qu'on égorge. La voilure craquait. L'Airco DH.10 frôlait la surface de la mer, si près que les embruns giflèrent les hublots.

Soudain, une vague colossale se dressa devant eux.

Pas une vague. Une muraille. Une chose.

Au dernier instant, l'aéronef reprit de l'altitude. Les mains de Maryse saignaient sur le manche. Ses yeux étaient fous. Derrière eux, une formidable explosion secoua la falaise et fit vibrer la carlingue jusqu'à la dernière rivure.

La ferme de Josh était partie en fumée. Le vieux têtu avait tenu promesse. Il était parti en beauté.


Conclusion

Ils volaient vers la liberté. La mer défilait, en bas, immense et noire. Le ciel, au-dessus, pâle et indifférent. Mais un terrible malaise glaçait le cœur de Maryse.

Son imagination lui avait-elle joué un tour ? Avait-elle réellement vu, dans cette vague immense, la forme d'un gigantesque tentacule – épais comme un autobus – qui avait tenté de les attraper ?

Elle n'osait pas parler. Elle n'osait pas se retourner.

Pourtant, elle décela en silence, dans le regard d'Earl, le même trouble. Il cherchait sur son visage une confirmation de ce doute terrible. Leurs yeux se croisèrent.

Et ils frissonnèrent.






mercredi 15 avril 2026

✦ JDR Cthulhu Pulp - Campagne Genius Loci

Naufrage sur Black Gull Island 

Episode 3: les trois serments


Les investigateurs

  • Frère Luke O'Malley (Christophe): prêtre inquisiteur irlandais.
  • Charlotte Bourchard (Charlotte): archéologue canadienne peu scrupuleuse.
  • Michèle Mayers (Nadège): Linguiste britannique travaillant pour l'université d'Arkham.
  • Noro Russo (Loredane): Détective privée aux racines italiennes.
  • Edouard "Eddy" Doyle (Ludovic) : inspecteur de police à Brooklyn.
  • Emma Clarence (Pauline): artiste scénique aux étranges pouvoirs psychiques

***

Prologue


Après plusieurs jours passés dans le village, les investigateurs comprirent que les apparences étaient trompeuses. Les habitants dissimulaient des secrets bien plus sombres encore que la simple - et déjà inquiétante - activité de naufrageurs.

Plusieurs survivants du Princess of Olympus partageaient désormais ce constat. Le second Dwain Blanchard, le marin Earl ainsi que la jeune Maryse se rangèrent aux côtés des investigateurs après avoir été mis dans la confidence par Frère Luke. Même le professeur Kerenski, profondément troublé par la psyché des villageois, choisit de les soutenir.

Peu à peu, un petit groupe uni par la méfiance… et la peur se forma.

Parmi les habitants, trois figures semblaient toutefois dignes de confiance : le vieux Max, Josh, et un certain Wilbur, ancien mineur et ancien de Cragport.

Wilbur passait pour un vieillard gâteux, cloué dans un fauteuil roulant. Mais l’inspecteur Doyle ne tarda pas à comprendre qu’il jouait la comédie. Sous ses airs faibles et désorientés, l’homme cachait en réalité une lucidité intacte - et une peur bien réelle.

C’est lui qui orienta Doyle vers une entrée secondaire de l’ancienne mine, supposée abandonnée. Cependant, lors de ses recherches dans les terrains escarpés, l’inspecteur se blessa gravement. Une chute malheureuse lui valut une entorse sévère à la cheville. Une blessure qui, dans les circonstances présentes… pourrait bien avoir de funestes conséquences.

  • Choix décisifs

Plusieurs options s’offraient désormais aux naufragés.

Explorer l’ancienne mine semblait être une priorité. Tout indiquait qu’elle dissimulait des activités étranges. Michèle et Nora, se remémorant leur découverte dans l’église, avancèrent même l’hypothèse que la mine pouvait être reliée à celle-ci par un passage souterrain.

De leur côté, Emma, le professeur Kerenski et Frère Luke se montraient particulièrement intrigués par les travaux du docteur Greber. S’introduire discrètement dans son officine apparaissait comme une piste prometteuse pour percer les secrets de la communauté.

portrait du PNJ Elmer Downey, joueur d'échec et agent du FBI
Enfin, tous s’accordèrent sur un point essentiel : l’avion abandonné dans la grange de Josh représentait leur meilleure chance de quitter l’île. Maryse et Earl, grâce à leurs compétences en mécanique, furent chargés d’évaluer l’état de l’appareil et d’envisager une éventuelle remise en état.

Mais avant de passer à l’action, Emma convainquit Frère Luke qu’il était indispensable de retourner voir Josh. Le vieil homme en savait certainement davantage qu’il ne voulait bien le dire, et ses informations pourraient se révéler cruciales.

La famille Lendberg - Lena, Kurt et la jeune Alicia - fut volontairement tenue à l’écart de ces discussions. Les rôles furent alors répartis. Chacun savait ce qu’il avait à faire. Pourtant, un détail passa inaperçu. Un des survivants du naufrage avait disparu : Elmer Downey.

Et maintenant … 

***

14 janvier 1927 - Les trois serments

Le 14 janvier, Emma tint parole. Elle retourna voir Josh, accompagnée de Charlotte, avec un énorme gâteau qu’elles avaient préparé ensemble. Frère Luke, Maryse et Earl les accompagnèrent dans leur ascension jusqu’au promontoire.

Tandis que Maryse et Earl se dirigeaient vers le hangar pour examiner l’avion, Frère Luke engagea la conversation avec le vieil homme. Peu à peu, Josh se mit à parler.  Il évoqua la fin de la mine d’argent, lorsque le filon s’était tari. Puis vint le désespoir : une population empoisonnée par le mercure, privée d’enfants et de travail.

Et enfin… Fishburn. Le pasteur était arrivé à ce moment-là. Avec lui, le maire de l’époque avait conclu un pacte. Josh cracha au sol, écœuré.

« Des pêches miraculeuses contre leur silence…
Des sacrifices contre de l’or maudit…
L’immortalité contre d’ignobles mélanges…
»

Il marqua une pause, le regard sombre.

« Les trois serments… c’est comme ça qu’ils appelaient ça. »

Selon lui, les habitants avaient été conduits dans un temple caché dans les profondeurs de la mine, où ils avaient prêté serment. Sa voix se fit tremblante lorsqu’il prononça les mots interdits :

« Iä… Iä… Cthulhu fhtagn…
Ph’nglui mglw’nafh Cthulhu R’lyeh wgah’nagl fhtagn…
»

Ses yeux semblèrent se voiler un instant. Lorsqu’il reprit ses esprits, il ajouta d’une voix plus basse :

« Ceux qui refusaient… ils disparaissaient. La nuit. »

Il fixa Frère Luke.

« Mon père a prêté les serments… mais pas le troisième. Dieu merci. Sinon… j’serais pas là comme vous m’voyez. »

L’horreur de la situation frappa de plein fouet les auditeurs : le temple, les serments, les disparitions. Tout pointait vers les profondeurs de la mine.

***

Pendant ce temps, Maryse et Earl examinaient l’appareil dans le hangar. Il s’agissait d’un avion de l’US Post Office, un Airco DH.10. L’appareil pouvait accueillir trois membres d’équipage et, au mieux, cinq passagers supplémentaires. Or, les survivants étaient quinze. Des choix difficiles allaient devoir être faits.

Figurines peintes d'investigateurs du jeu Cthulhu: Death may die, se tenant devant un avion lors d'une partie de l'appel de Cthulhu

L’examen du moteur confirma leurs craintes : des pièces manquaient, et les réparations nécessiteraient au moins douze heures de travail. Mais Earl eut une idée. Se remémorant les deux hors-bords Evinrude aperçus au port, il estima qu’il était possible d’en récupérer les pièces nécessaires.

Restait à résoudre un problème de taille : voler un moteur, de nuit, puis le transporter jusqu’au promontoire… sans alerter les villageois.



Nuit du 14 au 15 janvier 1927

  • Décision difficile  - 20 h

Les révélations de Josh poussèrent Frère Luke et ses compagnons à agir. La fuite par avion apparaissait désormais comme la seule option viable.

Mais une question terrible se posait : qui embarquerait le moment venu ?

L’atmosphère devint lourde. Presque tous désiraient une place à bord. Après une discussion difficile, Frère Luke, Dwain Blanchard et l’inspecteur Doyle décidèrent qu’il était de leur devoir de rester sur l’île. Il fut également convenu que Maryse et Earl piloteraient l’appareil. Les priorités furent établies : les enfants Lendberg - Alicia et Kurt - embarqueraient en premier, suivis d’Emma, puis des plus âgés, Lena Lendberg et le professeur Kerenski.

Il ne restait qu’une seule place. Frère Luke crut lire dans le regard de Charlotte qu’elle lui reviendrait. Mais rien ne fut officiellement décidé. La tension resta suspendue, palpable.

Il fallait également profiter de la nuit pour agir. Une reconnaissance de la mine s’imposait. Nora, Charlotte et Michèle se portèrent volontaires pour l’exploration. Emma proposa d’assurer une surveillance extérieure, en particulier autour de la demeure de Fishburn. Earl décida de l’accompagner. Frère Luke, quant à lui, resterait en veille près des habitations. Les autres tenteraient de se reposer.


  • Les amants

Tandis que le groupe d’explorateurs progressait vers l’entrée secondaire de la mine, Earl et Emma prirent position à proximité de la maison du pasteur, avec également une vue dégagée sur l’officine du docteur.

C’est alors qu'ils firent une découverte inattendue. Le pasteur Fishburn et la docteure Paula Greber se retrouvèrent à l’extérieur de l’église.


 Les deux amants échangèrent quelques mots avant de se retirer dans la demeure du pasteur. Par une fenêtre éclairée, les jeunes femmes aperçurent leur étreinte, avant qu’un rideau ne soit tiré.

Cette observation donna une idée à Emma. Le lendemain soir, elle pourrait profiter de leur rendez-vous pour s’introduire discrètement dans l’officine du docteur. Le plan prenait forme.

Mais la nuit restait hostile. Le froid devint plus mordant encore, et la neige recommença à tomber. Transies, Emma et Earl écourtèrent leur surveillance et rejoignirent Frère Luke.


  • Dans la mine

Guidées par Charlotte, Nora et Michèle se glissèrent dans le boyau découvert par Doyle peu avant sa blessure. Après avoir progressé dans plusieurs galeries étroites et à peine étançonnées, les trois aventurières atteignirent enfin l’ancienne mine proprement dite. Elles débouchèrent dans une cavité où deux options s’offraient à elles : une porte en bois, et un passage obstrué par une grille métallique.

À la lueur vacillante de leur torche, Charlotte poussa la porte. Elle découvrit une grotte aménagée en véritable espace de travail. Un grand bureau de bois, couvert de documents, était adossé à une paroi. Derrière lui trônait un fauteuil massif, dont la structure était sculptée de créatures marines dans des postures obscènes, mêlées à des formes humaines dans d’innommables accouplements.

Une bibliothèque, à moitié vide, masquait le mur opposé. Face à l’entrée, une tenture bleu nuit dissimulait sans doute un autre passage.

Michèle s’approcha du bureau. Son regard fut immédiatement attiré par une lettre maintenue ouverte par deux tubes en or.

***

À l’extérieur, Nora montait la garde. Soudain, un hurlement terrible déchira le silence du complexe souterrain. Il fut aussitôt suivi d’un bruit de course lourde.

Avant même qu’elle ne puisse réagir, une masse surgit dans l’ombre et se jeta contre la grille métallique avec une violence telle que Nora crut un instant que les barreaux allaient céder.

La créature possédait quatre jambes courtes, épaisses et difformes. Le haut de son corps était recouvert d’une carapace verdâtre qui se prolongeait en une sorte de nageoire dorsale.

Nora comprit, glacée d’horreur, qu’il ne s’agissait pas d’une armure. Les énormes pinces qu’elle distinguait - capables de sectionner un homme en deux - étaient ses bras. Sa tête, atroce, semblait enfoncée dans son propre thorax. Seuls émergeaient le haut du crâne et deux yeux humains, injectés de sang, fixés sur elle avec une haine démente. Sa bouche, quant à elle, disparaissait sous une masse de tentacules frémissants.

C’en fut trop. Nora hurla. Puis elle fit volte-face et s’enfuit à toute vitesse vers la sortie, abandonnant Charlotte et Michèle.

Réfugiées ans la pièce et bien que secouées, les deux femmes comprirent rapidement que la créature ne pouvait franchir la grille. Mais l’idée qu’elle ne soit pas seule… ou que d’autres horreurs rôdent dans les profondeurs… les glaça d’effroi.

Michèle, sans hésiter, glissa la lettre dans sa poche.  Elle se tourna vers Charlotte. Il valait mieux battre en retraite.

Pour l’instant.

Charlotte jeta un dernier regard vers la tenture bleue, qu’elle avait entrouverte un instant plus tôt, révélant un escalier descendant encore plus profondément dans les entrailles de la terre. Puis elle laissa retomber le tissu. Leur exploration n’avait duré qu’une heure. Mais cela avait suffi.

Suffi à comprendre que, sous Cragport… quelque chose d’abominable était tapi.



dimanche 12 avril 2026

✦ JDR Cthulhu Pulp - Campagne Genius Loci

Naufrage sur Black Gull Island 

Episode 2: un étrange village


Les investigateurs

  • Frère Luke O'Malley (Christophe): prêtre inquisiteur irlandais.
  • Charlotte Bourchard (Charlotte): archéologue canadienne peu scrupuleuse.
  • Michèle Mayers (Nadège): Linguiste britannique travaillant pour l'université d'Arkham.
  • Noro Russo (Loredane): Détective privée aux racines italiennes.
  • Edouard "Eddy" Doyle (Ludovic) : inspecteur de police à Brooklyn.
  • Emma Clarence (Pauline): artiste scénique aux étranges pouvoirs psychiques

***

Prologue - Dans l'épisode précédent

Suite à une invitation formulée par Frère Luke O'Malley, les investigateurs embarquèrent à bord du Princess of Olympus, en partance de New York pour une courte croisière le long des côtes du Massachusetts. Très vite, il apparut que cette invitation n’était pas l’œuvre de Frère Luke, mais celle d’une mystérieuse tierce partie.

Pris au piège à bord du navire, les investigateurs furent contraints de subir une série d’événements de plus en plus inquiétants. En fin d’après-midi, le 7 janvier 1927, le Princess of Olympus fut pris dans un grain soudain et anormalement sombre - conséquence d’un sabotage orchestré par certains membres de l’équipage.

N’ayant d’autre choix, les investigateurs prirent la fuite à bord d’une chaloupe. Ballottés par les flots durant des heures dans une nuit glaciale, ils finirent par s’échouer sur une côte inconnue. Trempés, épuisés et désorientés, ils trouvèrent finalement refuge dans une anfractuosité de la falaise.

Et maintenant …


8 Janvier 1927 - Le village de Cragport

Alors qu’une aube blafarde se levait, les investigateurs quittèrent leur refuge et découvrirent qu’ils se trouvaient sur une plage bordée d’une haute falaise. Quelques débris du naufrage étaient visibles çà et là, rejetés par la mer.

Figurines peintes d'investigateurs issues du jeu Cthulhu :death may die , mis en scène dans un village sinistre en 3d
De gauche à droite: Emma, Michèle; Edward, Frère Luke, Nora, Charlotte et le marin Earl Mitchum

Après avoir regroupé le peu d’affaires qu’ils avaient pu sauver, ils longèrent la côte dans l’espoir de trouver un passage vers l’intérieur des terres.

Au bout d’une petite heure de marche, le terrain s’adoucit et un sentier leur permit enfin de s’éloigner de la plage. La présence de ce chemin était la preuve que l’endroit était habité, et l’espoir renaquit : peut-être avaient-ils été drossés non loin de Providence ?

Mais cet espoir fut de courte durée. En prenant de la hauteur, le paysage qui s’offrit à eux évoquait davantage une île sauvage, entièrement couverte de forêts, qu’une côte civilisée. Ils reprirent leur route.

Progressant vers l’ouest sur le sentier principal, ignorant plusieurs bifurcations, la petite colonne de survivants marcha pendant encore plusieurs heures. Ils traversèrent une gorge profonde, au fond de laquelle coulait une rivière, en empruntant un vertigineux pont de corde. La faim et la soif commençaient à tenailler les rescapés.

Depuis les hauteurs, les investigateurs découvrent le village de Cragport.

Enfin, le sentier déboucha sur les hauteurs d’un petit village. Des champs en terrasses, laissés en friche en cette saison, dominaient un ensemble de maisons aux toits de pierre. Un vieil homme, sortant d’une grange, les aperçut et les observa avec étonnement.

Portrait au fusain d'un PNJ : le vieux Max, un paysan vivant dans le village de Cragport lors d'une partie de l'appel de Cthulhu
Après avoir brièvement raconté leur naufrage, les investigateurs apprirent que cet homme se nommait Max. Sans poser davantage de questions, il les conduisit jusqu’à la place du village. Là, il frappa à la porte d’une petite maison accolée à l’église et fut reçu à l’intérieur.

Pendant que les investigateurs attendaient son retour, des villageois commencèrent à sortir des bâtisses alentours. Toujours plus nombreux, ils se rassemblèrent autour d’eux. Bientôt, près d’une centaine d’individus les observaient en silence. Un silence étrange. Pesant. Charlotte tenta bien d’engager la conversation, mais sans succès.

C’est alors qu’un homme apparut sur le perron. Cheveux gris, sourcils broussailleux, regard sévère et carrure de bûcheron, il se tenait aux côtés de Max. Il se présenta comme le pasteur Fishburn et déclara être heureux de pouvoir venir en aide aux naufragés.

Aussitôt, l’atmosphère changea. Les villageois se mirent à sourire et s’approchèrent des rescapés pour les réconforter et leur proposer leur aide. On leur ouvrit des maisons inhabitées pour les y installer. Certains firent le ménage, tandis que d’autres apportaient à boire et de quoi se restaurer. On s’enquit également de leur état de santé.

Portrait au fusain du Père Fishburn, pnj adepte de Cthulhu dans une partie de l'appel de Cthulhu


Au cours de la même journée, un second groupe de naufragés, plus nombreux, atteignit le village. Il était guidé par le second du Princess of Olympus, Dwain Blanchard, un Canadien courageux et compétent. À ses côtés se tenaient Allan Smalder, Elmer Downey - le joueur d’échecs -, le professeur Kerenski, ainsi que la famille Lendberg : Lena, la mère, Kurt, le fils, et la jeune Alicia, plus affaiblie encore, si cela était possible, que lors de la croisière. Comme les premiers survivants, ils furent immédiatement pris en charge par les habitants et répartis dans plusieurs maisons inoccupées. La jeune Alicia, dont l’état inquiétait particulièrement, fut aussitôt conduite auprès du médecin du village.

La journée s’écoula ensuite sans incident apparent. Épuisés, les naufragés tentèrent de reprendre des forces, profitant de l’hospitalité inattendue de cette communauté isolée. Pourtant, derrière ce calme retrouvé, les investigateurs ne pouvaient s’empêcher de ressentir un malaise diffus… comme si quelque chose, dans ce village, échappait encore à leur compréhension.


9 Janvier au 13 janvier 1927 -  Drôle d'ambiance

Une île de naufrageurs ?

Dès le lendemain, la première question que se posèrent Frère O’Malley, ses compagnons et les autres rescapés fut simple : quand et comment quitter l’île ? La réponse pouvait être obtenue auprès de n’importe quel villageois. Et elle n’était guère rassurante.

Portrait au fusain d'un couple de villageois tout ce qu'il y a de plus normal dans le cadre de l'appel de Cthulhu
Un navire de ravitaillement ne venait qu’une fois toutes les trois semaines, et le prochain passage n’était prévu que dans seize jours
. Il n’existait aucun autre moyen de quitter l’île. Les bateaux de pêche, de simples barcasses à fond plat conçues pour naviguer entre les récifs, étaient incapables d’affronter la haute mer. Quant à toute tentative de communication, elle était vaine : l’île ne possédait aucun émetteur radio.

Contraints de faire contre mauvaise fortune bon cœur, les naufragés décidèrent de se mêler à la population afin de mieux comprendre leur mode de vie… et, peut-être, de tisser quelques liens. Mais la tâche se révéla plus difficile que prévu.

Au fil des jours, plusieurs détails troublants attirèrent leur attention.

Le premier, et non des moindres : il n’y avait aucun enfant sur l’île et l'aspect des habitants traduisaient probablement d'une forte consanguinité.

L’économie locale semblait entièrement tournée vers la pêche au homard. Pourtant, les navires à l’ancre paraissaient anciens et, selon l’avis expert de Earl, n’avaient pas servi depuis longtemps. Paradoxalement, deux petits hors-bords Evinrude étaient amarrés non loin du port - des engins extrêmement modernes et d’un coût élevé, en total décalage avec le reste des équipements.

figurines peintes d'investigateurs de l'appel de Cthulhu sur un ponton où une barque est amarrée avec marin Deep One à son bord
Les navires à l'ancre n'offrent aucune échappatoire aux investigateurs.

Au magasin général, Charlotte et Edward constatèrent que l’endroit était étonnamment bien approvisionné. Les étalages regorgeaient de victuailles et de biens de qualité : légumes frais, farine, salaisons, fruits secs, épices, tissus, vêtements, outils et même du mobilier. Le tout était proposé à des prix anormalement bas. Certains détails n’échappèrent pas à l’œil exercé de Edward. De nombreux objets ne semblaient pas neufs. Certains portaient des traces discrètes d’usure… et, plus étrange encore, il n’était pas impossible qu’ils aient séjourné dans l’eau de mer avant d’être soigneusement nettoyés et remis en vente.

Peu à peu, une idée inquiétante commença à prendre forme dans l’esprit des investigateurs. Et si les habitants de l’île n’étaient pas de simples pêcheurs… mais des naufrageurs ?


Un remède miraculeux ?

Frère Luke, quant à lui, fut particulièrement surpris par l’évolution de l’état de santé de la jeune Alicia. Après seulement quelques jours de soins, il la retrouva devant une maison, courant après des flocons de neige en riant. Le contraste était saisissant. Frère Luke ne l’aurait jamais crue capable d’un tel effort quelques jours plus tôt. Plus étonnant encore, la fillette arborait désormais une peau rosée et un teint éclatant, en totale opposition avec la pâleur maladive qu’elle présentait à bord du navire.

Intrigué, le prêtre interrogea l’enfant. Alicia lui répondit simplement qu’elle n’avait pris aucun médicament. Elle avait seulement… dormi dans une piscine.

Face à ce qu’il ne pouvait considérer autrement que comme un miracle, Frère Luke décida de rencontrer le médecin du village. Il découvrit alors qu’il s’agissait d’une femme : mademoiselle Paula Greber.

La docteure lui expliqua travailler depuis plusieurs années sur une méthode visant à « purifier le sang ». Selon elle, la communauté villageoise avait été victime d’un empoisonnement de sa source d’eau potable, conséquence de l’exploitation d’une ancienne mine d’argent.

Lorsqu’il l’interrogea plus en détail sur sa méthode, Paula Greber se montra évasive. Elle évoqua vaguement une technique très ancienne, remontant au Moyen Âge, basée sur l’utilisation de sangsues. Elle refusa catégoriquement de lui faire visiter ses installations. Ce refus, ajouté aux propos pour le moins troubles de la docteure, ne fit qu’accroître les soupçons de Frère O’Malley.

Car, derrière cette guérison spectaculaire, quelque chose semblait… profondément anormal.



Service religieux dérangeant

L’église attira naturellement l’attention des naufragés. Dans l’adversité, nombreux étaient ceux qui cherchaient le réconfort de la foi. Chaque soir, un office y était célébré.

L’église de Cragport était adossée à la falaise qui surplombait le village, comme taillée directement dans la roche. Sa façade, d’une grande sobriété, était ornée d’un simple poisson gravé sur le fronton. Le père Jean-Baptiste Fishburn, autorité morale et religieuse de la communauté, vivait dans une maisonnette attenante.

À l’intérieur, l’austérité était encore plus marquée. De simples bancs de bois faisaient face à un autel constitué d’un unique bloc de pierre massive. Celui-ci était décoré de quatre anneaux de métal et d’un poisson sous lequel étaient inscrites les lettres ICTHYS. Un large bassin de baptême, creusé dans le sol, permettait d’immerger entièrement un adulte. Il était rempli d’eau stagnante, et une odeur persistante de marée imprégnait les lieux.

Un autel constitué d'un unique bloc de pierre massif, décoré de quatre anneaux de métal et d'un poisson sous lequel sont inscrits les lettres ICTHYS - jeu de rôle l'appel de Cthulhu
L'autel est orné de quatre anneaux de métal et d'un poisson sous lequel on peut lire ICTHYS.

Les investigateurs assistèrent à un office. Le prêche, en apparence, se révéla tout à fait orthodoxe. Il confirma que le père Fishburn appartenait au courant baptiste, mettant l’accent sur la nouvelle naissance, le baptême volontaire à l’âge adulte et l’autonomie des communautés religieuses.

Pourtant, Frère Luke perçut de subtiles altérations. Certaines formulations, presque imperceptibles, semblaient pouvoir prêter à des interprétations bien plus inquiétantes.

Plus tard, Michèle, Luke et Nora revinrent discrètement dans l’église, en journée, sans attirer l’attention des villageois. S'approchant de l'autel, les investigateurs en virent à soupçonner l'existence d'un passage sous ce dernier en raison de la présence de soupiraux dans le sol qui faisaient remonter un courant d'air froid.

Puis interrogé sur la présence omniprésente du symbole du poisson, Frère Luke rappela qu’il s’agissait d’un signe ancien du christianisme, utilisé notamment par les premiers fidèles persécutés. Il évoqua également son lien avec le baptême. Nora fit alors le rapprochement avec l’inscription sur l’autel.

En grec, « poisson » se disait ICHTHYS. Il s’agissait aussi d’un cryptogramme utilisé par les premiers chrétiens : Iesous Christos Theou Yios Soter - « Jésus-Christ, Fils de Dieu, Sauveur ».

Mais quelque chose clochait. Michèle, en tant que linguiste, remarqua immédiatement l’anomalie : l’inscription ne portait pas la forme correcte. Il manquait une lettre.

Ce n’était pas ICHTHYS… Mais ICTHYS.

Un détail en apparence mineur. Interrogé plus tard à ce sujet, le pasteur Fishburn se montra surpris. Il admit ne pas être versé dans le grec ancien et balaya la question d’un geste, affirmant que cela ne changeait rien pour ses fidèles.

Mais le doute s’était installé. Ce soir-là, alors qu’il fumait sa pipe sur le perron de la maison attribuée aux hommes, Frère Luke sentit un frisson glacé le parcourir.

Le pasteur avait probablement menti. Et si cette « erreur » n’en était pas une ? Une pensée impie s’imposa alors à son esprit. Peut-être que ce cryptogramme ne signifiait pas « Jésus-Christ, Fils de Dieu, Sauveur »…

Mais quelque chose de bien plus ancien. De bien plus terrible. « Ia Cthulhu, Your Servant » - Ô grand Cthulhu, ton serviteur.

Frère Luke était glacé et ce n'était pas en raison du froid et de la neige qui s'était remise à tomber.


Josh, un vieillard qui vous veut du bien

Durant ces quelques jours Emma, tout en croquant le portrait des habitants du village, retourna voir Max, le vieil homme qui les avait accueillis après le naufrage. Au cours de leur échange, celui-ci lui saisit soudain la main et l’invita à rendre visite à un certain Josh, un ami vivant sur le promontoire rocheux qui dominait le village. Il n’en fallut pas plus à la jeune voyante pour entreprendre l’ascension.

La montée fut longue et éprouvante. Il lui fallut près d’une demi-heure de rude grimpette pour atteindre le sommet. Là-haut, une lande pelée s’étendait en un vaste plateau bordé de falaises vertigineuses, surplombant la mer d’un côté et le village de l’autre. Quelques moutons paissaient une herbe rase balayée par les vents. Plus au nord, une ferme isolée se dressait à la lisière de la forêt : la demeure de Josh.

L’accueil fut… pour le moins brutal. Le vieil homme surgit, fusil à la main, et menaça Emma de lui « exploser sa sale face de poisson ». Mais il se ravisa rapidement en comprenant son erreur.

Emma fit alors appel à son arme la plus efficace : son charme. C’est finalement autour d’un thé rustique que Josh accepta de discuter.

Le vieillard semblait en savoir long sur le village, bien qu’il refusât d’entrer dans les détails. Il insista toutefois sur un point : Emma et ses compagnons devaient quitter l’île au plus vite. Lorsqu’elle lui demanda pourquoi il ne partait pas lui-même, il répondit simplement qu’il était trop vieux… mais ajouta, avec un regard dur, que « les autres » ne l’auraient jamais vivant.

Puis, dans un geste brusque, il souleva la nappe de la table. En dessous, plusieurs caisses étaient dissimulées. Emma put y lire un mot sans équivoque : Dynamite.

Josh lui révéla aussi qu’un an plus tôt, un aviateur de l’aéropostale de New York avait été contraint d’atterrir en catastrophe sur le promontoire. Il l’avait aidé à réparer son appareil, mais certaines pièces manquaient. L’aviateur était reparti en bateau. Il n’était jamais revenu.

Le vieil homme cracha au sol en évoquant le pasteur Fishburn, convaincu que ce dernier n’était pas étranger à cette disparition. Depuis, l’avion reposait toujours dans le hangar attenant à la ferme.

Forte de ces révélations, Emma prit congé. Elle remercia Josh et lui promit de revenir avec ses compagnons… et quelques gâteaux qu’elle préparerait elle-même.

Mais en redescendant vers le village, une certitude s’imposait à elle : sur cette île, tous ne jouaient pas le même jeu. Josh avait encore des choses à dire, elle l'aurait parié et l'avion représenté peut être une solution.