Naufrage sur Black Gull Island
Episode 4: Fuite éperdue
Les investigateurs
- Frère Luke O'Malley (Christophe): prêtre inquisiteur irlandais.
- Charlotte Bourchard (Charlotte): archéologue canadienne peu scrupuleuse.
- Michèle Mayers (Nadège): Linguiste britannique travaillant pour l'université d'Arkham.
- Noro Russo (Loredane): Détective privée aux racines italiennes.
- Edouard "Eddy" Doyle (Ludovic) : inspecteur de police à Brooklyn.
- Emma Clarence (Pauline): artiste scénique aux étranges pouvoirs psychiques
***
Révélations nocturnes
La nuit n’était pas encore bien avancée lorsque les deux groupes revinrent dans la chaumière qui leur servait d'habitation.. Par une étrange coïncidence, ils arrivèrent presque au même moment.
Frère Luke releva la tête et reposa l’arme qu’il nettoyait avec soin depuis plusieurs jours. Il avait réussi à la sauver du naufrage, mais l’immersion prolongée dans l’eau de mer laissait planer un doute sur son bon fonctionnement.
Emma et Earl furent les premiers à entrer. Ils rapportèrent rapidement leur découverte : la relation qu’entretenaient le pasteur Fishburn et la docteure Greber. Frère Luke n’en fut guère surpris. Les pasteurs baptistes n’étaient pas tenus au célibat.
Peu après, Michèle, Charlotte et Nora les rejoignirent. Transies de froid, elles se réfugièrent à l’intérieur. D’un simple regard, Frère Luke comprit qu’elles avaient vécu quelque chose de profondément traumatisant. Alors qu’elles tentaient de se réchauffer autour d’une tasse de café, Doyle, Kerenski et Dwain arrivèrent à leur tour dans la salle commune.
Michèle exposa alors ce qu’il avait découvert : la mine, le passage secret. le bureau ainsi que la créature. Puis vint la lettre.
Charlotte expliqua que les deux tubes en or qui la maintenaient ouverte étaient parfaitement étanches une fois emboîtés. Ils semblaient très anciens et, au-delà de leur intérêt archéologique, leur valeur pouvait atteindre les 500 dollars.
Mais ce n’était pas cela, l’essentiel. Le contenu du message, lui, ne laissait aucune place au doute. Le naufrage du Princess of Olympus n’était pas un accident. Il avait été provoqué.
Et les investigateurs en étaient les cibles.
Le texte évoquait une « irremplaçable scientifique » - une description qui ne pouvait correspondre qu’à la docteure Paula Greber. Mais pourquoi ? Pourquoi une telle haine à leur encontre ?
La réponse se trouvait peut-être dans leur passé. Dans les événements de Danvers. Dans leur affrontement avec le culte voué au Lloigor, « Celui qui draine ».
Frère Luke formula une hypothèse troublante :
les deux cultes étaient peut-être opposés. D’un côté,
celui du Lloigor, peut-être lié à
Ithaqua. De l’autre,
celui de Fishburn, dédié à Cthulhu… et à son serviteur Dagon. Leur intervention à Danvers aurait provoqué la mort d’un agent infiltré de ce second culte. Quant à la mention du « fou » dans la lettre… Elle ne pouvait désigner que le professeur Berger.
Mais une révélation plus inquiétante encore s’imposa à eux. Ils n’avaient plus beaucoup de temps. La lettre était formelle. Leur sort serait scellé le 21 janvier. Il n’y aurait aucun navire de ravitaillement pour les sauver. Le piège s’était refermé. Et désormais, les investigateurs savaient une chose : s’ils voulaient survivre…ils devraient fuir.
Cependant, avant toute chose, il leur fallait s’organiser. La priorité fut de remettre la lettre et les étranges tubes d’or à leur place, afin de ne pas éveiller les soupçons. Earl se chargea de retourner dans la mine pour déposer le tout sur le bureau où ils l’avaient trouvé.
Le plan pour les jours à venir prit forme.
Dès le lendemain, il leur faudrait commencer à rassembler des provisions. Car une réalité s’imposait désormais : tous ne pourraient pas prendre place dans l’avion. Ceux qui resteraient devraient se cacher et survivre jusqu’à l’arrivée hypothétique de secours. Frère Luke proposa de rédiger une lettre à destination des autorités du continent, exposant la situation et les dangers de l’île.
Lorsque Earl revint de la mine, chacun tenta de trouver un peu de repos. Tous espéraient que la créature rencontrée n’était qu’une aberration isolée… incapable de communiquer avec quoi que ce soit.
Car dans le cas contraire, le lendemain pourrait bien être leur dernier jour.
16 janvier 1927
Le lendemain de leurs expéditions nocturnes, rien ne semblait avoir changé. Les habitants continuaient de traiter les naufragés avec une bienveillance de façade, ce qui constitua, paradoxalement, un immense soulagement.
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| Rudolph Lobereim, le gérant du magasin, n'était pas insensible aux charmes de Charlotte. |
Comme convenu,
Charlotte se procura des provisions au magasin général, tandis que Michèle mit la main sur la spécialité locale : du homard en boîte.
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| La « Conserverie de Lobster Bay » est le lieu idéal pour acheter des produits de la mer. |
Earl et Maryse, de leur côté, parvinrent à convaincre un marin de leur montrer les hors-bords de plus près. Ils engagèrent une longue discussion avec cet homme au regard étrange, presque exorbité. Ils eurent ainsi tout le loisir d'examiner le moteur mais aussi d'apprendre où l'outillage pour l'entretien était entreposé.
Frère Luke et Dwain partirent explorer l’île sous couvert de se dégourdir les jambes. Leur objectif était de repérer les lieux et d’identifier un éventuel refuge pour ceux qui resteraient après le départ de l’avion.
Tout semblait se dérouler selon le plan. Ou presque.
Emma, contre toute attente, convainquit Charlotte de se rendre chez la docteure Greber en feignant une aggravation de son état de santé. Cette initiative alarma Frère Luke, qui la jugea particulièrement dangereuse. La visite ne permit d’établir qu’une chose : Paula Greber manifesta une hostilité évidente envers Charlotte. Emma, quant à elle, remarqua deux détails troublants : une porte verrouillée dans le cabinet… et l’absence d’un cadre, récemment retiré du mur, laissant apparaître une trace plus claire sur la pierre.
Le soir venu, vers vingt heures, le village sombra dans le silence. Les investigateurs et leurs compagnons se réunirent et actèrent d'agir le lendemain. Cette nuit devait être consacrée au repos.
Emma en décida autrement.
Elle parvint à convaincre Nora de s’introduire dans le cabinet du docteur pendant que Paula Greber serait occupée chez le pasteur Fishburn. La visite de l'après midi n'avait fait qu'aiguiser sa curiosité. L’idée ne fit pas l’unanimité. Mais lorsque Emma avait une idée en tête il était impossible de l’en détourner.
Nuit du 16 au 17 janvier
L’expédition chez la docteure se révéla riche en découvertes, mais lourde de conséquences. Nora parvint sans difficulté à ouvrir la porte de l’officine. Emma chercha immédiatement à comprendre l’histoire du cadre disparu. Elle le retrouva dans un tiroir du bureau.
En découvrant la photographie, les deux femmes furent saisies d’effroi. La docteure y apparaissait aux côtés du docteur Berger, directeur de l’hôpital de Danvers. La vérité s’imposa brutalement. Greber n’était qu’une anagramme de Berger.
Paula Greber était donc liée directement aux événements de Danvers. Elle cherchait à venger la mort de Berger, qu’il ait été son père ou son époux. Un vieux journal confirma cette hypothèse, avec un article accusant Charlotte d’implication dans le drame.
Les deux femmes ne s'arrêtèrent pas là et poursuivirent leur exploration. Elles forcèrent le cadenas d’une porte menant au sous-sol. Après quelques marches, elles débouchèrent dans une large pièce.
Deux bassins remplis d’eau de mer dominaient le laboratoire. Sur un bureau voisin s’entassaient des notes manuscrites. Dans l’un des bassins, une dizaine de longs vers noirs, gros comme un bras, ondulaient lentement.
Mais ce n’était que le début de l’horreur. Au fond de la pièce, une tenture dissimulait une étagère entière de bocaux. Emma, qui avait tiré le rideau, recula horrifiée.
Certains bocaux contenaient des vers semblables à ceux du bassin… mais altérés, déformés, hybridés. Sur ces créatures, elles distinguèrent des éléments humains : un bras atrophié, un pied malformé… parfois même le visage d’un nourrisson.
Plus loin encore, l’indicible : des fœtus humains, difformes, suspendus dans un liquide trouble. Écailles, branchies, membres absents ou surnuméraires… Des aberrations. Des blasphèmes contre la nature.
Ce fut trop pour Emma qui sentit sa raison vaciller. Une rage soudaine, incontrôlable, s’empara d’elle. Elle se mit à saccager le laboratoire, renversant les bocaux, détruisant les notes, dans un accès de fureur qui terrifia Nora.
Puis, brusquement sa voix changea. Comme si une autre entité parlait à travers elle. Son esprit, brisé par l’horreur, semblait s’être ouvert à quelque chose d’étranger. Peut-être une âme perdue ou une une victime du culte.
Nora, une fois encore, prit la fuite et courut chercher de l’aide. Frère Luke arriva rapidement, accompagné du professeur Kerenski. Ils trouvèrent Emma au bord de déclencher un incendie. Un brasier qui les aurait tous condamnés.
Ils parvinrent à la maîtriser de justesse. Kerenski lui administra un sédatif, puis ils la ramenèrent dans leur maisonnette, où il veilla sur elle. Par miracle, personne ne sembla avoir remarqué leurs allées et venues.
Mais la situation était désormais critique. À son retour, Paula Greber constaterait les dégâts, l’alerte serait donnée. Et alors… il serait trop tard. Une seule option restait: fuir cette nuit même tout en se préparant à affronter, à l’aube, le temps que l’avion soit prêt à décoller.
- Nuit du 17 janvier – Le plan se met en marche
Il était un peu plus de 21h30 lorsque le groupe se mit en mouvement. Le timing s’annonçait extrêmement serré. Earl et Maryse estimaient à douze heures le temps nécessaire pour réparer l’avion, auxquelles il fallait ajouter au moins une heure pour récupérer un moteur de hors-bord et le convoyer jusqu’à la ferme de Josh.
Dans ces conditions, un décollage avant 9 heures du matin relevait de l’optimisme. Bien trop tard pour espérer passer inaperçus. Le village serait éveillé, et il faudrait alors affronter Fishburn et toute la communauté.
Earl, Maryse et Dwain partirent les premiers en direction du port afin de récupérer les pièces nécessaires.
Le Pr.Kerenski et Allan Smalder rejoignirent la cabane de Josh. Ils auraient pour mission de veiller sur Emma, de préparer une position défensive en vue de l’affrontement à venir, et de prendre en charge la famille Lendberg, qui ne serait informée qu’au dernier moment du plan mis en place.
Ce fut à cet instant que les investigateurs se rendirent compte de la disparation de celui qu'ils appelaient le joueur d'échec : Elmer Downey.
Dans la neige boueuse, à quelques pas du seuil de leur maison, aucun d’eux ne remarqua le message qu’il avait tenté de laisser avant de partir seul explorer la mine quelques jours auparavant.
 |
| Le destin de Elmer Downey avait été fort cruel… et douloureux. |
La mine, Nora malgré sa mauvaise expérience poussa Frère Luke a y retourner. Charlotte et Michèle appuyèrent sa décision.. Il restait du temps avant l’aube, et il paraissait judicieux de l’employer à comprendre ce qui se tramait réellement sous l’île, voire à rassembler des preuves.
Frère Luke s’y opposa dans un premier temps Selon lui, leur priorité devait être la préparation du refuge pour ceux qui resteraient après le départ de l’avion. Mais il ne parvint pas à infléchir leur décision. À contrecœur, il choisit de les accompagner. Il refusait de laisser Charlotte s’aventurer seule dans ce qu’il soupçonnait être un temple impie. Son comportement l’inquiétait de plus en plus: son avidité. et surtout, son attirance troublante pour les choses du Mythe.
Charlotte guida d'un pas sûr la petite troupe en route vers le temple. Rapidement ils atteignirent l'embranchement donnant sur le bureau et la porte barrée derrière laquelle devait toujours se terrer la créature infernale. Ils firent le moins de bruit possible et se glissèrent dans le bureau ou rien ne paraissait avoir été dérangé depuis leur première visite.
Avant de se glisser dans le passage dissimulait par la tenture, Frère Luke et Michèle s'attardèrent sur la bibliothèque qui contenait des ouvrages impies dans des langues pour la plupart oubliées. Un simple regard aux illustrations suffisait à ébranler la santé mentale d'un lecteur non averti.
Frère Luke sélectionna le grimoire qui lui parut être le plus important. Il était trop épais pour se glisser dans sa besace, mais il ne renonça pas à l'emporter. De son côté, Michèle repéra plusieurs cahiers détaillant, croquis à l’appui, les horribles expériences menées sur l’île. Elle préféra ne pas s’en charger immédiatement, comptant revenir les récupérer plus tard.
Nora, quant à elle, récupéra le tube découvert précédemment et parcourut rapidement quelques notes éparses. L’une d’elles attira son attention : elle évoquait la livraison de la « précieuse engeance » dans différents orphelinats du pays, conformément à un plan établi.
Charlotte, enfin, fouilla le bureau. Elle mit la main sur une lourde chaîne en or, d’une teinte légèrement verdâtre, semblable à celle des tubes et des bijoux portés par les villageois. Un large médaillon en forme de pieuvre y était suspendu.
L’objet n’était pas en or pur, mais sa valeur ne faisait aucun doute. Un sourire discret passa sur le visage de l’archéologue. Elle passa la chaîne autour de son cou et dissimula le médaillon sous ses vêtements.
Laissant le bureau derrière eux, ils s’enfoncèrent plus profondément dans les entrailles de la terre. L’escalier dissimulé les mena vers une vaste caverne. Au centre se dressait un autel de pierre antique, massif et sculpté. Les parois étaient couvertes de gravures anciennes, si érodées qu’elles en devenaient presque illisibles.
Charlotte éclaira les murs d’une lumière rasante. Peu à peu, les reliefs apparurent: des scènes dérangeantes, des silhouettes humaines et une immense créature tentaculaire franchissant une arche. Un frisson parcourut le groupe, mais ils n’avaient pas le temps de s’attarder. Ils reprirent leur progression.
La pièce attenante était tout aussi dérangeante. Non pas tant par ce qu’elle montrait… que par ce qu’elle suggérait. Un vaste bassin d’eau de mer occupait le centre. Un escalier permettait d’y descendre. Tout autour, des divans, des couches et des banquettes luxueuses meublaient l’espace, dans un contraste troublant avec la rudesse de la grotte. Des chaînes, équipées de menottes, étaient fixées dans l’eau et le long des parois.
Un lieu de rites.
Ou pire.
Frère Luke ne s'attarda pas. Il se dirigea vers un autre corridor. L'air y était chargé d'une odeur marine, salée – âcre comme la vase à marée basse. Le clapotis de l'eau résonnait contre les parois, lent, régulier, obscène.
Mais il y avait autre chose.
Un bruit.
Des pas.Il se figea. Sa main, instinctivement, serra la lanterne. Derrière lui, le groupe retint son souffle. Sans un mot, il pointa la lumière vers l'obscurité.
Le rayon de la lanterne fendit les ténèbres du passage, et dans cette lueur blafarde et tremblante, une hideuse créature se révéla. Non point celle qu'ils avaient croisée plus tôt. Non. Celle-ci était un abominable compromis entre l'homme et le batracien : une aberration figée dans la chair, une erreur de l'évolution devenue substance. Un monstre qui exhala de sa gorge visqueuse un croassement où la rage et la surprise se confondaient, puis il se rua en avant.
Frère Luke, pris au dépourvu, tenait d'une main le grimoire dérobé à la bibliothèque, de l'autre la lourde lanterne. Il comptait sur Nora et son petit pistolet Deringer. Mais Nora, une fois de plus, poussa un cri – un hurlement aigu, déchirant, qui vint mourir contre les parois humides - et s'enfuit, aussitôt suivie par Michèle.
L'homme d'Église para le premier assaut. Puis il riposta. D'un geste violent, il écrasa la lanterne sur la face de crapaud. Le métal geignit. Le verre éclata. De l'huile s'échappa du réservoir, coula en un filet gras et lent sur la peau luisante de la bête.
Luke y vit une ouverture. Et il savait que Charlotte n'allait pas tarder.
Elle ne tarda point. L'archéologue regardait, à moitié révulsée, à moitié fascinée, l'homme et le Profond s'affronter dans cette lueur d'agonie. Inconsciemment – comme obéissant à une volonté qui n'était pas la sienne – sa main glissa à la poche de son manteau. Ses doigts se refermèrent sur le croc d'Ithaqua, la précieuse relique de son père.
L'air ambiant se figea. Une morsure glacée s'infiltra dans les pierres, dans la chair, dans la moelle. Frère Luke, horrifié, comprit sans même la voir que Charlotte allait faire appel à des forces qu'elle ne maîtrisait point.
Tandis que son œil droit virait au bleu glacial – un bleu de givre, de tombe et d'éternité –
Charlotte pointa le croc en direction des combattants. L'étrange artefact était devenu si froid qu'il brûlait la main de l'archéologue. Elle n'en eut cure. Son souffle s'échappait de sa bouche en une vapeur blanche, dense, spectrale.
Puis elle hurla. D'une voix rauque, profonde, qui ne semblait pas venir d'une gorge humaine :
" Kaattunga !"
Le Croc vomit un froid cosmique. Un froid qui n'appartenait pas à ce monde. Un froid qui semblait venir d'avant les étoiles. Il s'élança, vague invisible et dévorante, menaçant d'engloutir Frère Luke et son adversaire dans une même éternité gelée.
Mais le religieux fut prompt. D'un réflexe que seul un homme habitué à frôler la mort pouvait posséder, il se jeta de côté. Trop tard pour la jambe. Un contact. Rien qu'un effleurement. Et pourtant une douleur cuisante lui tordit la bouche en un hurlement – la peau brûlée par le froid, roussie par l'absence même de chaleur.
Le Profond n'eut pas cette chance.
Sa peau se couvrit aussitôt d'une fine couche de givre, puis de glace. Ses globes oculaires gelèrent dans leurs orbites. Son cœur – ce cœur palpitant et visqueux – se figea, tel un marbre au sein duquel la vie elle-même aurait été prise en étau.
Une mort atroce.
Pour une créature atroce.
Frère Luke porta son regard sur Charlotte. Son visage était illuminé d'un sourire dément - un sourire de lucidité brisée, d'extase monstrueuse. Ses yeux, désormais vairons, fixaient le cadavre du Profond avec une intensité que l'homme d'Église ne sut nommer. Puis, brusquement, elle s'effondra, inconsciente.
Le silence retomba dans ces catacombes maudites. Un silence lourd et humide, comme si les pierres elles-mêmes retenaient leur souffle. Luke pria saint Georges à voix basse, pria pour qu'aucune nouvelle créature ne surgisse des ténèbres.
Sa prière fut entendue. Pour l'heure.
Précautionneusement, il remit le croc dans la poche de Charlotte. L'artefact ne brûlait plus – mais il attendait. Puis il la prit dans ses bras, la souleva contre sa poitrine, et se mit en marche pour porter hors de ces lieux maudits celle qui, quelques instants plus tôt, avait touché à l'impensable.
Il jeta un dernier regard au grimoire. L'abandonner. Il fallait l'abandonner. Quels secrets laissait il derrière lui ? Quelles formules interdites, quels noms rongés par l'oubli ? Sa main se serra sur le bras inerte de Charlotte. Il ne se retourna pas.
Ce qu'ignorait le prêtre – ce qu'il ne pouvait savoir, perdu dans sa pauvre clarté – c'est qu'à quelques mètres de là, hors de portée du faisceau de la lanterne, dormait le secret. Le véritable secret. Celui que Fishburn et son culte avaient caché, protégé, nourri peut-être pendant des années.
 |
| Dans les profondeurs du temple, les cultistes et leur vile engeance conduisaient de sinistres cérémonies |
Luke ne vit rien. Les ténèbres, elles, le virent s'éloigner. Laissant les ombres derrière lui, il résolut de retourner auprès de ses compagnons, espérant que la chance leur avait souri plus qu'à lui-même.
Une espérance fragile. Une espérance de fou.
Près d'une heure s'écoula – une heure où chaque pas dans l'obscurité pouvait être le dernier. Frère Luke émergea enfin de l'ancienne mine.
Charlotte s'appuyait sur lui, vacillante. L'archéologue avait repris conscience, mais ses yeux n'avaient plus tout à fait la même lueur. Quand il l'interrogea, elle dit ne se souvenir d'aucun des derniers événements. Rien du croc. Rien du froid. Rien de son hurlement.
Luke n'insista pas. Ce n'était pas le moment.
Il boitait – la jambe touchée par ce froid venu d'ailleurs le lançait encore – mais il serra les dents et invita sa compagne à rejoindre la ferme de Josh. Marcher. Ne pas s'arrêter. Ne pas regarder derrière.
Les deux compagnons traversèrent le village endormi. Aucune lumière aux fenêtres. Aucun chien qui aboie. Les ténèbres semblaient avoir avalé jusqu'aux bruits du sommeil. Ils ne virent trace ni de Michèle ni de Nora.
Elles étaient déjà presque arrivées chez Josh.
Sur le chemin, les deux fuyardes avaient croisé Earl, Maryse et Dwain. Ces derniers transportaient le moteur d'un hors-bord, sueur et graisse mêlées, ignorants encore de ce qui rampait sous leurs pieds depuis des siècles.
Le récit confus des femmes – cris, fuite, monstre, prêtre resté seul – emplit Dwain d'une inquiétude froide. Il résolut d'aller porter secours à Luke. Une fois arrivé au sommet et le moteur en sécurité, dit-il, j'irai les chercher. Mais c'est à mi-pente qu'il croisa Luke et Charlotte. Deux ombres titubantes dans la nuit. il fut grandement soulagé de ne pas avoir à s'enfoncer dans le sinistre labyrinthe.
18 janvier 1927
Les premières lueurs de l'aube cueillirent les investigateurs épuisés – une aube pâle, maladive, qui semblait hésiter à chasser complètement les ténèbres. Ils s'étaient relayés toute la nuit pour monter une garde vigilante en haut de la pente, derrière une barricade de fortune. Les yeux rougis, les mains tremblantes, ils avaient écouté l'obscurité respirer.
Dans la grange, Maryse et Earl n'avaient pas cessé d'œuvrer. Toute la nuit. Les outils claquaient, le moteur toussait, et contre toute attente, ils avaient fait des miracles. Après un café – amer, brûlant, avalé d'une gorgée – ils sollicitèrent des volontaires pour pousser l'énorme appareil hors du hangar et le placer dans la bonne direction.
 |
| Les investigateurs se préparent à affronter la vindicte des villageois corrompus. |
L'aube, maintenant, était là. Elle ne les réchauffait pas.
Alors que l'avion s'alignait sur la piste improvisée, le professeur Kerenski s'entretint en aparté avec Frère Luke et Dwain. Il avait veillé la nuit entière, surveillant Emma d'un œil expert. Ses mots tombèrent, lourds et précis comme des pierres :
- La jeune femme n'est plus elle-même. C'est comme si une conscience autre que la sienne occupait le corps. Cependant – un esprit humain, précisa-t-il – elle est instable et agressive.
Frère Luke résolut de parler à sa pupille. Mais dès les premiers échanges, il comprit que Kerenski avait raison. Ce n'était plus Emma. Elle n'avait aucun souvenir en commun. Elle parlait d'aller faire son rapport. Froidement. Mécaniquement. Comme un soldat qui aurait appris sa leçon.
À contrecœur – le cœur serré, l'âme en lambeaux – Frère Luke se résolut à garder Emma sur l'île avec lui.
L'heure du choix était venue. Après un bref entretien avec Dwain, les deux hommes convinrent que Doyle partirait à la place de Emma. Sa blessure le condamnait s'il restait. Il était temps d'aller chercher la famille Lendberg, restée au village. Mais le destin en décida autrement.
Allan Smalder hurla. Il se passait quelque chose au village.
Hormis Maryse et Earl, qui s'activaient à démarrer l'avion tandis que Charlotte et Michèle terminaient de dégager la piste, tous se rendirent à la barricade. Leurs mains trouvèrent les planches, leurs yeux plissèrent dans la lumière grise.
Les villageois se regroupaient en masse sur la place. Et puis – le vagissement d'une sinistre conque retentit. Un son qui n'appartenait pas à ce monde. Un appel venu des profondeurs.
Déjà les premiers villageois progressaient dans leur direction. Parmi eux, certaines silhouettes semblaient clopiner, sautiller – des gestes d'hommes, mais des mouvements de crapauds. Un chœur coassant et chevrotant ne tarda pas à monter de la vallée. Le hurlement distinct d'une femme, puis d'une enfant, se mêlèrent un court instant à l'horreur sonore – avant d'être étouffés.
Frère Luke serra les dents. La famille Lundberg n'était plus. Dieu lui pardonne.
Josh les invita à porter leur regard au-delà du village. Le rivage était loin d'être vide.
Les eaux fourmillaient. Une horde grouillante de formes y nageait en direction du village maudit. Même à cette distance, en un seul regard, ils comprirent : les têtes qui dansaient sur l'eau, les bras qui battaient l'air – tout cela était étranger, anormal, impossible. On pouvait à peine le dire, à peine le formuler consciemment, tant l'esprit se révolte devant ce qu'il ne doit pas voir.
Il fallut une vingtaine de minutes à la première vague monstrueuse pour venir se briser sur les défenses dressées par les investigateurs. Quelques coups de feu retentirent – Josh avait distribué des armes – mais ce furent les bâtons de dynamite qui forcèrent les cultistes à refluer. Certains, parmi eux, étaient porteurs d'écœurantes mutations. Rien à voir avec les créatures du temple, pourtant. Celles-là étaient pires en un sens
Le bas de la pente grouillait désormais d'une masse répugnante et terrifiante de créatures.
Leur couleur dominante était une espèce de vert-de-gris, bien qu'elles eussent le ventre blanc – d'un blanc malade, de poisson mort. Elles semblaient luisantes, glissantes, mais la crête de leur dos était écailleuse, rugueuse comme du vieux cuir trempé.
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| L'assaut est d'une rare violence tant pour l'esprit que pour le corps. |
Leurs formes étaient vaguement anthropoïdes – assez pour l'être, pas assez pour tromper. " Une tête de poisson, aux yeux prodigieusement globuleux, des yeux qui ne se fermaient jamais. De chaque côté du cou palpitaient des ouïes – des fentes humides qui s'ouvraient et se refermaient dans un rythme obscène. Leurs longues pattes étaient palmées."
Elles avançaient par bonds irréguliers, tantôt sur deux pattes, tantôt sur quatre, comme si elles-mêmes n'avaient pas encore choisi leur forme définitive.
L'esprit d'Allan fut brisé.
Puis Kerenski battit en retraite.
Puis Nora céda à son tour.
Le son du moteur de l'avion monta alors comme un signal. Luke donna l'ordre. La retraite.
Josh les salua. Leur souhaita bonne chance. Il savait ce qu'il lui restait à faire – il le savait depuis le début, peut-être – et se précipita vers la maison sans un regard en arrière.
Alors que Frère Luke et Dwain aidaient Doyle à avancer tout en tirant leurs dernières cartouches, ils virent que nombreux étaient ceux qui s'étaient déjà précipités dans l'avion. Michèle, Nora, Allan, Kerenski – entassés, blottis, vivants. Charlotte se tenait auprès de la porte d'embarquement. Ses yeux accrochèrent Frère Luke.
Il comprit plus qu'il ne l'entendit : Charlotte donna l'ordre à Maryse de décoller.
L'avion s'ébranla doucement.
Emma surgit brusquement de la grange courant vers l'avion pour la dernière place.
Doyle comprit que c'était la fin.
Il se dégagea de l'étreinte de ses deux compagnons. Pour ralentir la horde. Encore quelques instants. Il se dressa – boitant, vidé, mais dressé – et tira les deux dernières cartouches de l'arme qu'il tenait. Une créature s'effondra, stoppée net. Puis la masse grouillante l'engloutit.
On n'entendit même pas son cri.
Dwain lâcha un « Bonne chance » à Frère Luke – à peine un souffle – avant de courir en direction d'Emma pour l'intercepter. Pour la retenir. Pour qu'elle ne prenne pas cette place qui n'était pas la sienne.
Frère Luke ne pouvait qu'honorer le sacrifice de ses deux hommes d'honneur. Il courut vers l'avion qui prenait de la vitesse.
Il entendit vaguement le hurlement que poussa Emma en comprenant ce qui se passait – un cri rauque, déchirant, qui n'était plus tout à fait humain.
Il n'était qu'à quelques pas de l'avion. Il tendit la main à Charlotte.
Cette dernière fixa sur lui un regard au fond duquel dansait une sinistre lueur bleutée – le même bleu que celui du croc, le même bleu que celui du froid venu d'avant les étoiles.
Un temps. Un silence. Une éternité.
Puis elle saisit la main tendue.
Frère Luke s'effondra, à bout de souffle, sur le plancher de l'avion. Derrière lui, Charlotte ferma la porte.
L'avion s'extirpa in extremis de la horde hurlante et gesticulante qui tentait de le submerger. Des mains palmées griffèrent la carlingue. Des yeux globuleux, une fraction de seconde, regardèrent à travers un hublot – puis disparurent.
Les investigateurs étaient secoués en tous sens par le terrain inégal. Les dents claquaient, les os cognaient. Et puis soudain – la chute libre.
Un moment d'apesanteur qui leur souleva le cœur. Le ventre. L'âme.
Maryse s'arc-bouta sur le manche pour redresser la trajectoire avant de percuter le pied de la falaise. Ils étaient écrasés par une pression phénoménale. Les moteurs hurlaient – hurlaient comme des bêtes qu'on égorge. La voilure craquait. L'Airco DH.10 frôlait la surface de la mer, si près que les embruns giflèrent les hublots.
Soudain, une vague colossale se dressa devant eux.
Pas une vague. Une muraille. Une chose.
Au dernier instant, l'aéronef reprit de l'altitude. Les mains de Maryse saignaient sur le manche. Ses yeux étaient fous. Derrière eux, une formidable explosion secoua la falaise et fit vibrer la carlingue jusqu'à la dernière rivure.
La ferme de Josh était partie en fumée. Le vieux têtu avait tenu promesse. Il était parti en beauté.
Conclusion
Ils volaient vers la liberté. La mer défilait, en bas, immense et noire. Le ciel, au-dessus, pâle et indifférent. Mais un terrible malaise glaçait le cœur de Maryse.
Son imagination lui avait-elle joué un tour ? Avait-elle réellement vu, dans cette vague immense, la forme d'un gigantesque tentacule – épais comme un autobus – qui avait tenté de les attraper ?
Elle n'osait pas parler. Elle n'osait pas se retourner.
Pourtant, elle décela en silence, dans le regard d'Earl, le même trouble. Il cherchait sur son visage une confirmation de ce doute terrible. Leurs yeux se croisèrent.
Et ils frissonnèrent.
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