Naufrage sur Black Gull Island
Episode 2: un étrange village
Les investigateurs
- Frère Luke O'Malley (Christophe): prêtre inquisiteur irlandais.
- Charlotte Bourchard (Charlotte): archéologue canadienne peu scrupuleuse.
- Michèle Mayers (Nadège): Linguiste britannique travaillant pour l'université d'Arkham.
- Noro Russo (Loredane): Détective privée aux racines italiennes.
- Edouard "Eddy" Doyle (Ludovic) : inspecteur de police à Brooklyn.
- Emma Clarence (Pauline): artiste scénique aux étranges pouvoirs psychiques
***
Prologue - Dans l'épisode précédent
Suite à une invitation formulée par Frère Luke O'Malley, les investigateurs embarquèrent à bord du Princess of Olympus, en partance de New York pour une courte croisière le long des côtes du Massachusetts. Très vite, il apparut que cette invitation n’était pas l’œuvre de Frère Luke, mais celle d’une mystérieuse tierce partie.
Pris au piège à bord du navire, les investigateurs furent contraints de subir une série d’événements de plus en plus inquiétants. En fin d’après-midi, le 7 janvier 1927, le Princess of Olympus fut pris dans un grain soudain et anormalement sombre - conséquence d’un sabotage orchestré par certains membres de l’équipage.
N’ayant d’autre choix, les investigateurs prirent la fuite à bord d’une chaloupe. Ballottés par les flots durant des heures dans une nuit glaciale, ils finirent par s’échouer sur une côte inconnue. Trempés, épuisés et désorientés, ils trouvèrent finalement refuge dans une anfractuosité de la falaise.
Et maintenant …
8 Janvier 1927 - Le village de Cragport
Alors qu’une aube blafarde se levait, les investigateurs quittèrent leur refuge et découvrirent qu’ils se trouvaient sur une plage bordée d’une haute falaise. Quelques débris du naufrage étaient visibles çà et là, rejetés par la mer.
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| De gauche à droite: Emma, Michèle; Edward, Frère Luke, Nora, Charlotte et le marin Earl Mitchum |
Après avoir regroupé le peu d’affaires qu’ils avaient pu sauver, ils longèrent la côte dans l’espoir de trouver un passage vers l’intérieur des terres.
Au bout d’une petite heure de marche, le terrain s’adoucit et un sentier leur permit enfin de s’éloigner de la plage. La présence de ce chemin était la preuve que l’endroit était habité, et l’espoir renaquit : peut-être avaient-ils été drossés non loin de Providence ?
Mais cet espoir fut de courte durée. En prenant de la hauteur, le paysage qui s’offrit à eux évoquait davantage une île sauvage, entièrement couverte de forêts, qu’une côte civilisée. Ils reprirent leur route.
Progressant vers l’ouest sur le sentier principal, ignorant plusieurs bifurcations, la petite colonne de survivants marcha pendant encore plusieurs heures. Ils traversèrent une gorge profonde, au fond de laquelle coulait une rivière, en empruntant un vertigineux pont de corde. La faim et la soif commençaient à tenailler les rescapés.
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| Depuis les hauteurs, les investigateurs découvrent le village de Cragport. |
Enfin, le sentier déboucha sur les hauteurs d’un petit village. Des champs en terrasses, laissés en friche en cette saison, dominaient un ensemble de maisons aux toits de pierre. Un vieil homme, sortant d’une grange, les aperçut et les observa avec étonnement.
Après avoir brièvement raconté leur naufrage, les investigateurs apprirent que cet homme se nommait Max. Sans poser davantage de questions, il les conduisit jusqu’à la place du village. Là, il frappa à la porte d’une petite maison accolée à l’église et fut reçu à l’intérieur.
Pendant que les investigateurs attendaient son retour, des villageois commencèrent à sortir des bâtisses alentours. Toujours plus nombreux, ils se rassemblèrent autour d’eux. Bientôt, près d’une centaine d’individus les observaient en silence. Un silence étrange. Pesant. Charlotte tenta bien d’engager la conversation, mais sans succès.
C’est alors qu’un homme apparut sur le perron. Cheveux gris, sourcils broussailleux, regard sévère et carrure de bûcheron, il se tenait aux côtés de Max. Il se présenta comme le pasteur Fishburn et déclara être heureux de pouvoir venir en aide aux naufragés.
Aussitôt, l’atmosphère changea. Les villageois se mirent à sourire et s’approchèrent des rescapés pour les réconforter et leur proposer leur aide. On leur ouvrit des maisons inhabitées pour les y installer. Certains firent le ménage, tandis que d’autres apportaient à boire et de quoi se restaurer. On s’enquit également de leur état de santé.

Au cours de la même journée, un second groupe de naufragés, plus nombreux, atteignit le village. Il était guidé par le second du Princess of Olympus, Dwain Blanchard, un Canadien courageux et compétent. À ses côtés se tenaient Allan Smalder, Elmer Downey - le joueur d’échecs -, le professeur Kerenski, ainsi que la famille Lendberg : Lena, la mère, Kurt, le fils, et la jeune Alicia, plus affaiblie encore, si cela était possible, que lors de la croisière. Comme les premiers survivants, ils furent immédiatement pris en charge par les habitants et répartis dans plusieurs maisons inoccupées. La jeune Alicia, dont l’état inquiétait particulièrement, fut aussitôt conduite auprès du médecin du village.
La journée s’écoula ensuite sans incident apparent. Épuisés, les naufragés tentèrent de reprendre des forces, profitant de l’hospitalité inattendue de cette communauté isolée. Pourtant, derrière ce calme retrouvé, les investigateurs ne pouvaient s’empêcher de ressentir un malaise diffus… comme si quelque chose, dans ce village, échappait encore à leur compréhension.
9 Janvier au 13 janvier 1927 - Drôle d'ambiance
Une île de naufrageurs ?
Dès le lendemain, la première question que se posèrent Frère O’Malley, ses compagnons et les autres rescapés fut simple : quand et comment quitter l’île ? La réponse pouvait être obtenue auprès de n’importe quel villageois. Et elle n’était guère rassurante.
Un navire de ravitaillement ne venait qu’une fois toutes les trois semaines, et le prochain passage n’était prévu que dans seize jours. Il n’existait aucun autre moyen de quitter l’île. Les bateaux de pêche, de simples barcasses à fond plat conçues pour naviguer entre les récifs, étaient incapables d’affronter la haute mer. Quant à toute tentative de communication, elle était vaine : l’île ne possédait aucun émetteur radio.
Contraints de faire contre mauvaise fortune bon cœur, les naufragés décidèrent de se mêler à la population afin de mieux comprendre leur mode de vie… et, peut-être, de tisser quelques liens. Mais la tâche se révéla plus difficile que prévu.
Au fil des jours, plusieurs détails troublants attirèrent leur attention.
Le premier, et non des moindres : il n’y avait aucun enfant sur l’île et l'aspect des habitants traduisaient probablement d'une forte consanguinité.
L’économie locale semblait entièrement tournée vers la pêche au homard. Pourtant, les navires à l’ancre paraissaient anciens et, selon l’avis expert de Earl, n’avaient pas servi depuis longtemps. Paradoxalement, deux petits hors-bords Evinrude étaient amarrés non loin du port - des engins extrêmement modernes et d’un coût élevé, en total décalage avec le reste des équipements.
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| Les navires à l'ancre n'offrent aucune échappatoire aux investigateurs. |
Au magasin général, Charlotte et Edward constatèrent que l’endroit était étonnamment bien approvisionné. Les étalages regorgeaient de victuailles et de biens de qualité : légumes frais, farine, salaisons, fruits secs, épices, tissus, vêtements, outils et même du mobilier. Le tout était proposé à des prix anormalement bas. Certains détails n’échappèrent pas à l’œil exercé de Edward. De nombreux objets ne semblaient pas neufs. Certains portaient des traces discrètes d’usure… et, plus étrange encore, il n’était pas impossible qu’ils aient séjourné dans l’eau de mer avant d’être soigneusement nettoyés et remis en vente.
Peu à peu, une idée inquiétante commença à prendre forme dans l’esprit des investigateurs. Et si les habitants de l’île n’étaient pas de simples pêcheurs… mais des naufrageurs ?
Un remède miraculeux ?
Frère Luke, quant à lui, fut particulièrement surpris par l’évolution de l’état de santé de la jeune Alicia. Après seulement quelques jours de soins, il la retrouva devant une maison, courant après des flocons de neige en riant. Le contraste était saisissant. Frère Luke ne l’aurait jamais crue capable d’un tel effort quelques jours plus tôt. Plus étonnant encore, la fillette arborait désormais une peau rosée et un teint éclatant, en totale opposition avec la pâleur maladive qu’elle présentait à bord du navire.
Intrigué, le prêtre interrogea l’enfant. Alicia lui répondit simplement qu’elle n’avait pris aucun médicament. Elle avait seulement… dormi dans une piscine.
Face à ce qu’il ne pouvait considérer autrement que comme un miracle, Frère Luke décida de rencontrer le médecin du village. Il découvrit alors qu’il s’agissait d’une femme : mademoiselle Paula Greber.
La docteure lui expliqua travailler depuis plusieurs années sur une méthode visant à « purifier le sang ». Selon elle, la communauté villageoise avait été victime d’un empoisonnement de sa source d’eau potable, conséquence de l’exploitation d’une ancienne mine d’argent.
Lorsqu’il l’interrogea plus en détail sur sa méthode, Paula Greber se montra évasive. Elle évoqua vaguement une technique très ancienne, remontant au Moyen Âge, basée sur l’utilisation de sangsues. Elle refusa catégoriquement de lui faire visiter ses installations. Ce refus, ajouté aux propos pour le moins troubles de la docteure, ne fit qu’accroître les soupçons de Frère O’Malley.
Car, derrière cette guérison spectaculaire, quelque chose semblait… profondément anormal.
Service religieux dérangeant
L’église attira naturellement l’attention des naufragés. Dans l’adversité, nombreux étaient ceux qui cherchaient le réconfort de la foi. Chaque soir, un office y était célébré.
L’église de Cragport était adossée à la falaise qui surplombait le village, comme taillée directement dans la roche. Sa façade, d’une grande sobriété, était ornée d’un simple poisson gravé sur le fronton. Le père Jean-Baptiste Fishburn, autorité morale et religieuse de la communauté, vivait dans une maisonnette attenante.
À l’intérieur, l’austérité était encore plus marquée. De simples bancs de bois faisaient face à un autel constitué d’un unique bloc de pierre massive. Celui-ci était décoré de quatre anneaux de métal et d’un poisson sous lequel étaient inscrites les lettres ICTHYS. Un large bassin de baptême, creusé dans le sol, permettait d’immerger entièrement un adulte. Il était rempli d’eau stagnante, et une odeur persistante de marée imprégnait les lieux.
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| L'autel est orné de quatre anneaux de métal et d'un poisson sous lequel on peut lire ICTHYS. |
Les investigateurs assistèrent à un office. Le prêche, en apparence, se révéla tout à fait orthodoxe. Il confirma que le père Fishburn appartenait au courant baptiste, mettant l’accent sur la nouvelle naissance, le baptême volontaire à l’âge adulte et l’autonomie des communautés religieuses.
Pourtant, Frère Luke perçut de subtiles altérations. Certaines formulations, presque imperceptibles, semblaient pouvoir prêter à des interprétations bien plus inquiétantes.
Plus tard, Michèle, Luke et Nora revinrent discrètement dans l’église, en journée, sans attirer l’attention des villageois. S'approchant de l'autel, les investigateurs en virent à soupçonner l'existence d'un passage sous ce dernier en raison de la présence de soupiraux dans le sol qui faisaient remonter un courant d'air froid.
Puis interrogé sur la présence omniprésente du symbole du poisson, Frère Luke rappela qu’il s’agissait d’un signe ancien du christianisme, utilisé notamment par les premiers fidèles persécutés. Il évoqua également son lien avec le baptême. Nora fit alors le rapprochement avec l’inscription sur l’autel.
En grec, « poisson » se disait ICHTHYS. Il s’agissait aussi d’un cryptogramme utilisé par les premiers chrétiens : Iesous Christos Theou Yios Soter - « Jésus-Christ, Fils de Dieu, Sauveur ».
Mais quelque chose clochait. Michèle, en tant que linguiste, remarqua immédiatement l’anomalie : l’inscription ne portait pas la forme correcte. Il manquait une lettre.
Ce n’était pas ICHTHYS… Mais ICTHYS.
Un détail en apparence mineur. Interrogé plus tard à ce sujet, le pasteur Fishburn se montra surpris. Il admit ne pas être versé dans le grec ancien et balaya la question d’un geste, affirmant que cela ne changeait rien pour ses fidèles.
Mais le doute s’était installé. Ce soir-là, alors qu’il fumait sa pipe sur le perron de la maison attribuée aux hommes, Frère Luke sentit un frisson glacé le parcourir.
Le pasteur avait probablement menti. Et si cette « erreur » n’en était pas une ? Une pensée impie s’imposa alors à son esprit. Peut-être que ce cryptogramme ne signifiait pas « Jésus-Christ, Fils de Dieu, Sauveur »…
Mais quelque chose de bien plus ancien.
De bien plus terrible. « Ia Cthulhu, Your Servant » - Ô grand Cthulhu, ton serviteur.
Frère Luke était glacé et ce n'était pas en raison du froid et de la neige qui s'était remise à tomber.
Josh, un vieillard qui vous veut du bien
Durant ces quelques jours Emma, tout en croquant le portrait des habitants du village, retourna voir Max, le vieil homme qui les avait accueillis après le naufrage. Au cours de leur échange, celui-ci lui saisit soudain la main et l’invita à rendre visite à un certain Josh, un ami vivant sur le promontoire rocheux qui dominait le village. Il n’en fallut pas plus à la jeune voyante pour entreprendre l’ascension.
La montée fut longue et éprouvante. Il lui fallut près d’une demi-heure de rude grimpette pour atteindre le sommet. Là-haut, une lande pelée s’étendait en un vaste plateau bordé de falaises vertigineuses, surplombant la mer d’un côté et le village de l’autre. Quelques moutons paissaient une herbe rase balayée par les vents. Plus au nord, une ferme isolée se dressait à la lisière de la forêt : la demeure de Josh.
L’accueil fut… pour le moins brutal.
Le vieil homme surgit, fusil à la main, et menaça Emma de lui « exploser sa sale face de poisson ». Mais il se ravisa rapidement en comprenant son erreur.
Emma fit alors appel à son arme la plus efficace : son charme. C’est finalement autour d’un thé rustique que Josh accepta de discuter.
Le vieillard semblait en savoir long sur le village, bien qu’il refusât d’entrer dans les détails. Il insista toutefois sur un point : Emma et ses compagnons devaient quitter l’île au plus vite. Lorsqu’elle lui demanda pourquoi il ne partait pas lui-même, il répondit simplement qu’il était trop vieux… mais ajouta, avec un regard dur, que « les autres » ne l’auraient jamais vivant.
Puis, dans un geste brusque, il souleva la nappe de la table. En dessous, plusieurs caisses étaient dissimulées. Emma put y lire un mot sans équivoque : Dynamite.
Josh lui révéla aussi qu’un an plus tôt, un aviateur de l’aéropostale de New York avait été contraint d’atterrir en catastrophe sur le promontoire. Il l’avait aidé à réparer son appareil, mais certaines pièces manquaient. L’aviateur était reparti en bateau. Il n’était jamais revenu.
Le vieil homme cracha au sol en évoquant le pasteur Fishburn, convaincu que ce dernier n’était pas étranger à cette disparition. Depuis, l’avion reposait toujours dans le hangar attenant à la ferme.
Forte de ces révélations, Emma prit congé. Elle remercia Josh et lui promit de revenir avec ses compagnons… et quelques gâteaux qu’elle préparerait elle-même.
Mais en redescendant vers le village, une certitude s’imposait à elle : sur cette île, tous ne jouaient pas le même jeu. Josh avait encore des choses à dire, elle l'aurait parié et l'avion représenté peut être une solution.
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